Né dans le Surrey, en Angleterre, Peter Watkins suit des études d’art dramatique à Londres à partir de 1953. En 1956, son premier film amateur s’intitule The Web, histoire d’un soldat allemand tentant d’échapper aux maquisards français à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Son intérêt pour l’histoire, les révoltes et les guerres, Peter Watkins le développera, film après film, dénonçant les violences et décortiquant les mécanismes de domination, avec un antimilitarisme viscéral et une probité intellectuelle que beaucoup ne lui pardonneront pas. The Field of Red, en 1958 (film disparu) traitait de la guerre civile américaine, The Diary of an Unkknow Soldier, en 1959, de la Première Guerre mondiale.
Forgotten Faces, en 1960, est une reconstitution historique de la révolte hongroise de 1956. Peter Watkins y inaugure une manière de réaliser en rupture avec les codes et les règles généralement établies, dans les documentaires notamment : regards caméra des interprètes, cadrages "close-ups", "newreel-style" (tournage fictionnel à la manière du documentaire). Forgotten Faces est refusé par les chaînes télévisuelles en Grande-Bretagne, mais remarqué dans les compétitions internationales, ce qui permet à Peter Watkins d’être recruté par la BBC en 1963. Il réalise alors Culloden, tourné en caméra directe, mélange de documentaire et de drame (docu-drama), reconstitution de la bataille de Culloden qui se déroula en Écosse en 1746, opposant les troupes anglaises à celles du Duc de Stuart, écrasées par les premières, ce qui entraîna la soumission de l’Écosse à la couronne anglaise. Le film est diffusé en prime-time sur la BBC et salué par la critique qui voit en Peter Watkins le "British Orson Welles".
C’est en 1965 qu’il réalise son film le plus retentissant, The War Game (La Bombe), description minutieuse, sous l’apparence d’un film d’actualités en direct, des conséquences auprès de la population d’une attaque nucléaire contre la Grande-Bretagne (1). Après plusieurs projections privées à la BBC avec des membres des ministères, le film est interdit de toute diffusion pendant vingt ans. Cette censure et le manque d’indépendance de la chaîne convainquent Peter Watkins de démissionner de la BBC. Il réalise ensuite Privilege, allégorie sur la manière dont les mass medias, l’industrie musicale et l’etablishment britannique concourent à brider et détourner l’énergie politique de la jeunesse (2).
À la suite des critiques et des pressions de la profession, Peter Watkins s’exile en 1968 et s’installe un temps en Suède où il réalise The Gladiators, film pacifiste et échec commercial (3)
Après un projet avorté sur la guerre d’indépendance américaine, refusé par les producteurs, il réalise, en 1970, aux États-Unis, Punishment Park, film-brûlot sur la répression contre la jeunesse et les idées subversives (4). Le film extrapole la politique intérieure des USA au moment de la guerre du Vietnam. Il met en scène un groupe de jeunes attrapés par la police à la suite de la déclaration de l’état d’urgence dans ce pays. Pour échapper à de lourdes peines de prison, ces étudiants se voient imposer une épreuve de trois jours dans un "parc" en plein désert. Sans eau ni nourriture, ils doivent traverser ce désert pour atteindre un drapeau américain, sous la menace de la police qui tente de les rattraper. Après quatre jours à l’affiche à New York, le film est retiré de tous les cinémas américains et reste aujourd’hui blacklisté des salles et de la télévision aux États-Unis.
C’est en Norvège que Peter Watkins peut réaliser son film suivant en 1973, Edvard Munch, biographie du peintre de plus de trois heures trente (dans sa version cinéma). C’est le film le plus connu et diffusé dans de nombreux pays, faisant autorité dans le domaine des films sur les artistes (5). Au Danemark, il réalise The Seventies People (1974), film évoquant le nombre important de suicides parmi les jeunes danois, puis Aftenlandet (1976) sur le terrorisme et les techniques répressives de la police danoise. Les deux films ont été peu diffusés et soumis aux critiques virulentes de la presse scandinave. Entre 1976 et 1979, Peter Watkins voyage beaucoup, participe à des rencontres autour de ses films, donne des cours d’analyse des médias à l’Université de Columbia aux États-Unis, développe sa pensée critique sur les médias et met au point les problématiques de la "monoforme" et de "l’horloge universelle" (6). Ses positions radicales mettent à mal différents projets de films qui ne verront pas le jour - en Allemagne sur Alexander Scriabin, en Italie sur le futuriste Marinetti. Et en Suède sur August Strindberg, - The Freethinker (Le libre-penseur), film qu’il finira par réaliser en 1992.
À la fin des années 1980, The Journey (Le Voyage), film de plus de quatorze heures filmé dans douze pays, critique le rôle des mass-medias dans la course mondiale aux armements. Aucune chaîne publique n’accepte de le diffuser. En 1991, The Media Project décortique en la critiquant la façon dont les médias couvrent la guerre du Golf. Peter Watkins se retire du cinéma et de la télévision en 1994 et part vivre à Vilnius, en Lituanie. Il y restera jusqu’en 2006, date à laquelle il s’installe définitivement en France, à Felletin, dans la Creuse.
En 1999, il réalise en France son dernier film d’importance, La Commune (Paris 1871), co-produit par la chaîne Arte, qui en minimisera la diffusion avec une programmation de nuit (7). La Commune est pourtant un film exceptionnel, reconstitution des moments de l’insurrection parisienne occultée dans les livres d’histoire et qui finira dans un bain de sang ordonné par le gouvernement versaillais. Peter Watkins fait appel à des comédiens non-professionnels et tourne dans les anciens studios de Georges Méliès à Montreuil. Sous une forme d’improvisation théâtrale, avec une caméra mobile qui mime le reportage en direct, introduisant des anachronismes qui relient la situation des Communards au présent du tournage (présence de la caméra, allusions aux grèves de 1995, prise à partie des journalistes), le réalisateur assume, dans ce dernier film, une méthode de création proche de la démocratie directe prônée par la Commune, en total accord avec sa lutte contre la "camisole temporelle" qu’il dénonçait, qui formate l’ensemble des programmes télévisuels (8).
Peter Watkins fut fidèle à ses convictions, souvent provocateur, toujours pertinent et précurseur (pour ne pas dire prophète ou même martyr). Punishment Park est ainsi à revoir aujourd’hui sous l’éclairage de l’ahurissante tournure que prend la démocratie américaine.
Francis Guermann
Jeune Cinéma n°440, décembre 2025
1. "La Bombe", Jeune Cinéma n°17, septembre 1966.
2. "Privilège", Jeune Cinéma n°24, juillet 1967.
3. "Les Gladiateurs", Jeune Cinéma n°43, janvier 1970.
4. "Punishment Park", Jeune Cinéma n°312-313, automne 2007.
5. "Edvard Munch, la danse de la vie", Jeune Cinéma n°100, février 1977.
6. La "monoforme" est, selon Peter Watkins, le langage dominant et imposé par les diffuseurs, employé pour structurer les films, les journaux télévisés, les documentaires. "L’horloge universelle" est "une camisole temporelle" qui formate l’ensemble des programmes télévisuels. Peter Watkins développe cette critique des médias dans son livre Media Crisis (2003) ; réédition aux éditions L’échappée, Paris, 2015.
7. Le film sortira tout de même le 7 novembre 2007, sept ans après sa projection nocturne à la télévision, dans une unique salle du Quartier Latin, à Paris.
8. On verra avec intérêt, disponible en ligne sur le site de l’Office national du film (Canada), le documentaire L’horloge universelle. La résistance de Peter Watkins de Geoff Bowie, réalisé au moment du tournage de La Commune.