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Cuirassé Potemkine (le) (1925)
de Sergueï M. Eisenstein
publié le mercredi 17 juin 2026

par Francis Guermann
Jeune Cinéma n°444-445, été 2026

Sorties le vendredi 12 novembre 1926 et les mercredis 19 novembre 2014 et 17 juin 2026


 


Jamais peut-être un film ne cristallisa autant d’enjeux politiques, esthétiques et même sociaux que Le Cuirassé Potemkine de Sergueï M. Eisenstein, réalisé en 1925. Ce film était une commande officielle soviétique pour célébrer les vingt ans des révoltes de 1905 réprimées dans le sang par les troupes tsaristes. C’est aussi à une double commémoration que l’on doit sa ressortie dans les salles françaises ce 17 juin 2026 : celle des cent ans du film et, plus anecdotiquement, celle des vingt ans de son distributeur en France, Potemkine. Cela marque la permanence de l’intérêt qu’il suscite.


 


 


 

Ce ne fut pourtant pas les aléas qui manquèrent à la naissance et au destin de ce film. La première intention de S.M. Eisenstein, il s’en expliqua, était d’évoquer par épisodes les moments les plus importants de ces révoltes. Par manque de temps, sans doute par choix décisif, il recentra tout son projet sur la révolte des marins du Potemkine dans le port d’Odessa et sur celle de la population de la ville, écrasée par les cosaques à la solde du tsar. La première du film eut lieu le 24 décembre 1925 au Théâtre Bolchoï à Moscou, alors même que le film en était encore au montage de la dernière bobine, qu’il apporta in-extremis pour la fin de la projection.


 


 


 

L’accompagnement musical était alors une compilation de fragments d’œuvres célèbres jouées par un orchestre. Mais ce fut véritablement à Berlin quelques mois plus tard que le film fut reçu triomphalement, cette fois avec la musique que Edmund Meisel (1894-1930) (1) venait de composer pour le film, en accord avec S.M. Eisenstein. L’historien Thomas Tode a détaillé, dans une étude très complète (2) parue dans la revue 1895, toutes les étapes et difficultés pour que le film soit, d’abord autorisé en Allemagne, puis après amputation de certaines scènes, projeté en avant-première le 29 avril 2026 au Théâtre Apollon de Berlin.


 


 


 

Avec l’arrivée de Hitler au pouvoir en 1933, le film fut interdit et les copies confisquées, ainsi que les disques avec la musique de Edmond Meisel, alors même que Joseph Goebbels aurait déclaré, lorsqu’il a vu le film, qu’il voulait produire un "Potemkine allemand", c’est-à-dire nazi. Mais Le Cuirassé Potemkine fut également interdit à la projection publique dans la plupart des pays européens, et même au-delà (en France jusqu’en 1953, au Japon jusqu’en 1959, en Italie jusqu’en 1960). Il fit l’objet de plusieurs versions, remaniements qui en affectèrent la durée - la plus courte fut une version est-allemande de 57 minutes, alors que le film en fait 74 dans sa version actuelle, après sa restauration à Munich en 1986, puis sa réédition lors de la Berlinale de 2005, toutes deux avec la musique retrouvée et réorchestrée de Edmund Meisel.


 


 


 

Bien avant, en Union soviétique, plusieurs autres versions musicales furent proposées : en 1950, celle, très lourde et démonstrative, de Nicolaj Kryukov (1908-1961), en l’honneur de Joseph Staline. En 1975, pour les cinquante ans du film, avec une compilation de musiques de Dimitri Chostakovitch (1906-1975) qui venait de mourir, version plus intéressante que celle de Nicolaj Kryukov, mais souffrant d’un manque de synchronisme avec le film, car composée d’une suite de morceaux choisis, de summums issus de différentes symphonies, musiques trop performatives, données telles quelles. D’autres tentatives plus récentes furent proposées avec des musiques actuelles, comme celle qui accompagne le film, pour sa ressortie le 17 juin 2026, du groupe anglais de pop progressive Pet Shop Boys (qui date de 2004), pour laquelle nous avons la plus grande réserve, nous allons y revenir.


 


 


 

Mais avant cela, qu’est-ce qui définit un film tel que Le Cuirassé Potemkine  ?Est-ce qu’un film, fût-il de la période muette, est un objet figé ou peut-il être réactualisé, réapproprié, notamment par sa bande sonore, par de nouvelles générations ? S.M. Eisenstein, qui fut aussi un théoricien avisé, définissait ainsi son film : "Dans Le Cuirassé Potemkine, il y a une révision absolue des attractions et un effet positif du pathos, un appel pressant à l’activité - obtenu par des moyens "négatifs", par tous les procédés de l’art passif : doutes, pleurs, sentimentalisme, lyrisme, psychologie, sentiment maternel, etc. Ces éléments d’un art ’comme il faut’ sont démembrés et rassemblés selon les besoins". Il ajoute : "La bourgeoisie est la grande spécialiste du désamorçage des questions brûlantes de l’époque contemporaine".


 


 


 

L’intention donnée, alors que le film partait d’une commande, était d’aller beaucoup plus loin que le besoin de commémoration. L’idée révolutionnaire - et le film est bien un film de propagande -, était d’utiliser très consciemment les ressources, les motifs du cinéma "comme il faut", c’est-à-dire bourgeois, pour mieux atteindre son but et retourner les moyens mis habituellement au service de ce "désamorçage des questions brûlantes", le pathos, au service de la Révolution. Ce qui rend ce film toujours aussi visible et important aujourd’hui, c’est cette intelligence et cette dextérité du montage des attractions. Cela en fait un film véritablement historique, au sens où il marque l’Histoire.


 


 


 

Pour Edgar Morin (3), c’est le film qui achève la transformation du cinématographe en cinéma. Le cinéma de S.M. Eisenstein devient "un système cohérent où l’approfondissement et l’utilisation de la puissance affective des images aboutit à un logos". S.M. Eisenstein "démontre expérimentalement que le sentiment n’est pas fantaisie irrationnelle, mais moment de connaissance". Le film a cette force, mais aussi cette fragilité, de générer un puissant discours révolutionnaire. Mais cette force n’est-elle associée qu’aux images ? À voir différentes versions du film, on peut douter que Le Cuirassé Potemkine soit imperméable aux différents ajouts musicaux dont il fut l’objet. L’expérience d’une vision purement muette, sans musique ni autre son, prouve à l’évidence que la force du film est intacte, due à ses seules images et à son montage. Mais les expériences de ses multiples sonorisations montrent que la musique ne fait pas qu’accompagner le film, elle parle en elle-même.


 


 


 

Pour un tel film, portant ses intentions et son histoire, toutes les musiques ne se valent pas. On peut assister actuellement à toutes sortes de propositions de ciné-concerts plus ou moins intéressantes. À un premier degré, il s’agit d’enrober un film ancien (muet la plupart du temps) avec une musique actuelle, expérience séduisante d’une "mise à niveau" pour des spectateurs pas souvent cinéphiles. Des propositions plus ambitieuses (voire prétentieuses) consistent à apporter une nouvelle vision du film avec une musique qui, parfois, prend le pas sur le film, le recouvre et le dévitalise. C’est le cas de la version du Cuirassé Potemkine accompagnée par la musique du groupe Pet Shop Boys. À la fois mélodique et électronique, avec des nappes recouvrant l’image, cette musique, en voulant réactualiser le film, y ajoute des couches de sens et détruit l’existence profonde de l’œuvre. Une esthétisation à contre-courant nous éloigne du potentiel du film qui apparaît, étrangement, comme voilé, une sorte de dystopie dans l’autre monde, celui de la mort, alors que le film est une formidable cristallisation du temps présent (de son époque et de son épopée), un appel à la vie et à la révolte. La longue séquence de l’escalier d’Odessa est recouverte d’un mélange de nappe électronique et de chanson pop à contre-courant du montage de S.M. Eisenstein. Certains films se prêtent plus facilement à des réinterprétations musicales, notamment ceux qui ne portent pas une telle charge historique, esthétique et politique. Pour Le Cuirassé Potemkine, la musique originale de Edmund Meisel est celle qui s’impose naturellement, toujours forte et adéquate, une musique définitivement attachée au film, à son histoire et à sa réalisation.

Francis Guermann
Jeune Cinéma n° 444-445, été 2026

1. Edmund Meisel (1894-1930) était un compositeur autrichien qui réalisa notamment les musiques des films Le Cuirassé Potemkine et Octobre (1928) de Serguei M. Eisenstein, et Berlin, symphonie d’une grande ville de Walther Ruttmann (1927).

2. Thomas Tode, "Un film peut en cacher un autre. À propos des différentes versions du Cuirassé Potemkine et de la réapparition de la mise en musique d’Edmund Meisel", 1895, revue d’histoire du cinéma, n°47, décembre 2005, p. 38-76.

3. Edgar Morin, Le Cinéma ou l’Homme imaginaire, Paris, éditions de Minuit, 1956.


Le Cuirassé Potemkine (Bronenossets Potiomkine). Réal, sc : Sergueï M. Eisenstein, d’après le récit de Nina Agadjanova-Choutko ; ph : Édouard Tissé & Vladimir Popov ; mont : S.M.E. & Grigori Alexandrov ; mu : Edmund Meisel, Dmitri Chostakovitch, Nikolaï Krioukov ; déc : Vassili Rakhals. Int : Aleksandr Antonov, Vladimir Barsky, Grigori Alexandrov, Mikhail Gomorov, Maxime Schtrauch, Julia Eisenstein, Sergueï Eisenstein, Andreï Faït, Beatrice Vitoldi (URSS, 1925, 80 mn).



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