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Jarman, Derek (1942-1994)
Sur deux films
publié le mercredi 17 juin 2026

Le retour de Derek Jarman
par Nicole Gabriel
Jeune Cinéma n°444-445, été 2026


 


Dans la filmographie fertile et multiforme de Derek Jarman (1942-1994), Jubilee (1978) et The Last of England (1987) présentent à la fois des similitudes et des singularités. Ils traitent du Royaume-Uni dans l’ici et maintenant, l’un au moment de l’explosion du mouvement punk, l’autre lors de la fin de l’ère Thatcher obsédée par l’ultra-libéralisme et hantée par le sida.


 

 

Jubilee (1978)

 

Commençons par Jubilee que l’on peut qualifier d’œuvre de circonstance, surtout après Sebastiane (1976), premier long métrage tourné en latin, sur la persécution des chrétiens au siècle de Dioclétien. Un film qui acquit rapidement le statut de film-culte, grâce à son sujet, l’allusion à peine voilée à l’assassinat de Pier Paolo Pasolini, le nombre de scènes homo-érotiques et la présentation généreuse de nus masculins. Le martyr de Saint Sébastien est un sujet pictural par excellence et Derek Jarman était également peintre. Le projet de Jubilee - tout d’abord intitulé Down with the Queen - coïncidait avec les préparatifs des vingt-cinq ans de règne de la reine Elizabeth II. Il faut dire que les célébrations faillirent être annulées en raison de l’inflation, du taux de chômage et de la guerre en Irlande du Nord. Cette situation intéressa Derek Jarman, qui l’aborda par le biais de la contestation punk, son exaltation de la violence, sa prédilection pour le rock et une mode stridente et débraillée. Il en avait une connaissance de première main à travers sa fréquentation du personnage de Jordan, vendeuse dans la boutique de Vivienne Westwood et de son compagnon Malcolm McLaren, le manager des Sex Pistols. Les producteurs de Sebastiane, James Whaley & Howard Malin, persuadèrent le réalisateur de fusionner cette idée nouvelle avec une ébauche restée inaboutie, The Angelic Conversation of John Dee, l’astrologue et occultiste de la reine Elizabeth I, qui avait la réputation de converser avec les anges. Raison pour laquelle le film opère un collage entre deux époques, l’Angleterre élisabéthaine et celle d‘aujourd’hui, entre deux registres, la poésie d’un conte shakespearien et le nihilisme du No future.


 

Jubilee s’ouvre sur une séquence d’une harmonie arcadienne. Dans un jardin anglais, apparaît une naine accompagnée de trois lévriers. Suit une scène où le spectateur reconnaît, sous de superbes atours inspirés du portrait "La Reine à l’hermine", la reine Elizabeth I. Les traits n’en restent pas moins modernes, ceux de la photogénique Jenny Runacre. La souveraine s’entretient avec son astrologue qui la persuade de voyager dans le temps pour voir ce que deviendra son royaume. Un sortilège d’un très androgyne Ariel (David Houghton), et tous deux se trouvent téléportés à Londres quatre siècles plus tard. Ils sont dans une rue sinistre investie par un bataillon de créatures de sexe ambigu, des soldates aux cheveux orange, équipées de lourdes bottes. L’anarchie règne comme la terreur. Des incendies prennent partout, y compris dans les landaus - réminiscence de Potemkine (1) et de Rosemary’s Baby (2). Le film illustre l’effondrement de l’État comme de l’ordre sexuel. Les femmes dominent, leurs mots d’ordre semblent tout droit sortis du SCUM Manifesto de Valerie Solanas, qui s’illustra en tirant sur Andy Warhol (3). Leur cheffe est Bod, alias Bodicea, reine des Icènes, dont la vaillance nous a été rapport par Tacite. La gent féminine n’en est pas moins vue avec sympathie pour son indépendance et sa férocité candide. Les hommes sont soit des brutes cagoulées, qui patrouillent armés jusqu’aux dents, soit des transfuges sexuels qui ne quittent jamais leur lit, fatigués, disent-ils, de s’être trouvés, cinq mille ans durant, sous les projecteurs.


 

Derek Jarman ne se soucie pas de raconter une histoire : "Je déteste les films narratifs, déclarait-il, si ennuyeux, si prévisibles". Il improvise, procède par association d’idées, par touches d’humour et par incohérences assumées. Il passe du coq-à-l’âne. Dix minutes après le début de la séquence londonienne, Elizabeth II (Windsor) est assassinée hors champ. Bob, interprétée par Jenny Runacre dans un double rôle et auteure probable du régicide, réapparaît devant sa communauté féminine, ceinte de la couronne.


 

Le film fait alors un pas de côté. À Londres en 1977, c’est la musique qui est reine et Buckingham Palace, renommé Buck, le plus grand studio d’enregistrement du monde. S’y produisent les héros et héroïnes punk que l’on voit jouer et chanter live. Le film musical s’intègre habilement à la trame esquissée. Il traduit l’euphorie d’une jeunesse ivre de révolte. On entendra, entre autres, "Right to Work" interprété par Chelsea, "Nine to Five" par les Maneaters, un pastiche de "Rule Britannia" par le personnage de Amyl Nitrate, les vacances dans le Kent avec Slow Water et "Dover Beach" par Brian Eno. Les célébrités punk, à commencer par Jordan herself, la chanteuse Toyah Wilcox, l’artiste transgenre Jayne County, Siouxie Sioux du groupe Adam and the Ants, Little Nell, rescapée du Rocky Horror Picture Show (1975) font partie de la distribution, de même que le danseur et mime Lindsay Kemp. La présentation de soi avec des cheveux coupés à ras ou hérissés en oiseau de paradis, les visages striés de lignes de couleur comme des tableaux abstraits, les yeux charbonneux témoignent de l’horreur du naturel chère à Baudelaire. La jeunesse venue de Leeds, de Birmingham, de Manchester se permet d’être excentrique.


 

En coulisses veille l‘imprésario, Borgia Ginz (Jack Brikett), lui aussi sorti du Rocky Horror Picture Show, très sceptique quant à la portée de cette révolte artistique et politique. Mais qui voit ce qu’il peut en tirer : "Cash from Chaos". Il est sûr de son affaire : "Quoi qu’il arrive, ils finissent par signer". La culture subversive se récupère. C’était déjà en France, le message de Marc’O dans Les Idoles (1968). Outre-Manche, d’autres films ont exploré l’underground musical et la fragilité des rock stars. Ainsi Performance de Donald Cammell & Nicolas Roeg (1970), avec Mick Jagger, ou Tommy de Ken Russell (1975), avec qui Derek Jarman avait travaillé comme décorateur pour Les Diables (1971).


 

Jubilee est d’une inventivité constamment renouvelée, aussi bien verbale que visuelle. Le film a un côté Midnight movie et penche parfois vers la loufoquerie des Monty Python. Il ne suffit pas de qualifier le film de document sur une époque. Une fantaisie débridée y règne en maîtresse. Le présent y est transfiguré par le regard du cinéaste. Tony Peak, l’auteur d’une biographie monumentale de Derek Jarman, pointe une oscillation dans cette œuvre, iconoclaste comme la culture punk mais sublimée par le 7e Art : "Jarman avait l’habitude de disséquer les choses tout en se permettant de sauver sur la pellicule ce que les instigateurs du mouvement souhaitaient détruire. Jubilee démontre comment le cinéaste aimait réhabiliter ce qui, autrement, aurait risqué d’être écarté" (4).


 

 

The Last of England (1987)

 

The Last of England est un film savant dont l’érudition peut désarçonner le spectateur (5). Le titre est un emprunt au tableau du peintre préraphaélite John Maddox Brown, évoquant le dernier regard qu’un couple voyageant vers le Nouveau Monde jette sur l’Angleterre, tandis que s’éloignent les falaises de Douvres (6). L’artiste s’y était représenté avec son épouse et leur nouveau-né, insistant à la fois sur l’aspect personnel de son sort et sur le lot commun qu’il subissait. L’émigration était à un niveau record, dépassant les trois cent cinquante mille départs par an. L’utilisation d’un langage pictural n’étonne pas de la part de Derek Jarman, qui venait de réaliser Caravaggio (1986).


 

Après une scène inaugurale où le cinéaste est pris en plongée dans son atelier, où il tient son journal, vient un prologue dit en voice over par l’acteur Nigel Terry. Dans un récit où le narrateur est le porte-parole du réalisateur, l’usage des références littéraires est systématique. Sont cités des fragments d’œuvres de la première moitié du siècle dernier, dont les auteurs sont des magiciens de la langue, tels T.S. Eliott qui reprend dans The Wasteland (1922), le thème de la "Terre gaste", l’appliquant à l’Angleterre exsangue après la Première Guerre mondiale, le staccato joycien, ou la poésie qui est hurlement dans Howl de Allen Ginsberg (1956) : "I saw the best minds of my generation destroyed by madness" (7). Ces citations n’ont rien d’arbitraire, Derek Jarman était lui-même poète et peintre, comme William Blake (1757-1827), de qui il se réclamait. Elles disent son goût pour l’avant-garde, traduisent une détresse qu’il se garde d’exprimer sur un mode personnel, reflètent la facture du film qui se désarticule comme les cut up de William S. Burroughs dans Naked Lunch (1959) : en des scènes juxtaposées sans lien évident autre que le hasard, le principe de non-narrativité étant ici exacerbé.


 

Les images confèrent au film un aspect de cinéma expérimental. Derek Jarman a utilisé une caméra Super 8 Hanimeg, celle qu’il préférait pour sa légèreté et qu’il a utilisée pour nombre de ses courts métrages. The Last of England n’était pas prévu pour être un "bon" ou "beau" film au sens traditionnel du mot. Entièrement tourné en substandard, transféré en VHS pour le montage, le film fut ensuite gonflé sur une pellicule 35 mm. La texture de l’image est granuleuse, avec des taches et des déchirures, des superpositions et des bavures, des passages du noir & blanc à la couleur, des effets de sépia, des mélanges chromatiques qui ne permettent pas de distinguer la réalité filmée des épisodes oniriques ou surréel. On songe à Maya Deren (1917-1961 ou à Kenneth Anger (1927-2023.


 

Cependant, l’utilisation du super 8 rapproche le cinéaste d’une mythologie familiale, la passion partagée par ses père et grand-père pour le cinéma amateur. Ceux-ci ont produit des archives couvrant un demi-siècle, dont Derek Jarman prélève des extraits. La Seconde Guerre mondiale est présente avec des avions de la Royal Air Force, dans l’air ou au sol, datant du temps où le père du cinéaste était militaire. Certains ont un caractère de home movie et montrent, dans le jardin familial, Derek Jarman et sa sœur enfants, souriant dans les bras de leur mère. Cette discordance entre un passé idyllique qui continue à exister grâce aux images mouvantes, et un présent dystopique rappelle la structure de Jubilee.


 

Derek Jarman n’a appris sa séropositivité que quelques semaines après avoir terminé son film, comme l’indique l’inscription du 22 décembre 1986 dans son Journal. Il n’empêche que The Last of England correspond à une phase d’angoisse prémonitoire. Le spectre du sida avait déjà commencé à hanter l’Angleterre, ses institutions et ses tabloïds, provoquant une recrudescence d’homophobie. Le cinéaste recevait des menaces de mort au téléphone après le passage de certains de ses films à la télévision. Il avait perdu en 1985 son ami Mario Dubsky, le premier d’une longue liste. Témoin de l’inaction du gouvernement devant la maladie, Derek Jarman évoquait un "virus thatchérien". Depuis le début des années quatre-vingt, l’unité régnait autour d’une guerre "populaire", celle où se distingua le prince Andrew et la brutalité et le cynisme qui en découlait. En témoigne, dans le film, cet échange de propos : "Voix 1 : Est-il chargé ? / Voix 2 Oui, Madame / Voix 1 : Avez-vous apprécié les Malouines ? / Voix 1 : Oui, Madame". Le présent était dominé par la mise à l’écart d’une marge traditionnellement honnie par la communauté britannique.


 

Le film s’attarde sur des friches industrielles, des quartiers en ruines isolés par des fils de fer barbelés, comme des ghettos. D’incessants travellings font découvrir d’identiques paysages dévastés. Le montage met en évidence le contraste entre une richesse obscène et de nouvelles formes de famine, à l’image de ce SDF à demi-nu dans les gravats, qui mord dans un chou-fleur cru. La peur de la contamination pousse à traiter les "suspects" comme les pestiférés de The Great Plague de 1665 à laquelle certains plans du film font une allusion picturale. Une des caractéristiques de l’art de Derek Jarman est de convoquer les représentations du passé pour susciter le présent. Les incendies de Brixton sont mis en relation avec le Grand Feu de Londres (1666), censé annoncer la fin du monde. L’exemple s’applique aux hérétiques. Le personnage interprété par Spencer Leigh, que l’on voit dans un premier épisode portant le chapeau pointu, signe de reconnaissance de l’hérésie, apparaît dans un second où il est conduit à sa propre exécution, mise en scène rappelant les "Caprichos" de Goya. Il est accompagné par un groupe d’hommes armés, identifiés par Jarman comme les "terroristes" de l’establishment (8).


 

La question des réfugiés est abordée, ce en quoi le film est prophétique. On voit ceux-ci s’installer sur les docks de la Tamise, zone que l’upper class londonienne avait souhaité reconquérir. Retentit, orchestré par Barry Adamson et murmuré par Marianne Faithfull, le thème des réfugiés. Ce moment retisse le lien avec le tableau de Ford Maddox Brown. Il souligne la pérennité du sujet, même si les esthétiques changent et si le flux des malheureux s’est inversé. La musique évoque ceux qui n’ont plus de lieu, ni nulle part où aller. Ces images vont clore le film, quand les nouveaux émigrants s’embarquent, de nuit, sur de petits canots.

Nicole Gabriel
Jeune Cinéma n°444-445, été 2026

1. "Le Cuirassé Potemkine", Jeune Cinéma n°444-445, été 2026.

2. "Rosemary’s Baby", Jeune Cinéma n°34, novembre 1968.

3. SCUM : Society for Cutting Up Men. Le manifeste SCUM Manifesto de Valerie Solanas(1967), pastiche radical des écrits féministes qui suggérait aux femmes de castrer le sexe masculin. The scum of society signifie le rebut de la société. L’attentat qui laissa Andy Warhol cliniquement mort se produisit à la Factory en 1969. Celui-ci avait perdu une pièce de théâtre dont Valerie Solanas lui avait confié la lecture.

4. Tony Peak & Derek Jarman, The Authorized Biography, 1999 & 2025, London, Allison& Bushy, p. 248.

5. Le cinéaste a accompagné le film de la publication du livre Kicking the Pricks (1998), des notes issues de son Journal au moment du tournage, publié dans une version révisée en 1996.

6. Ou : "L’Adieu à l’Angleterre". Le tableau, daté de 1855, dans un cadre ovale, se trouve au musée de Birmingham. Premier titre auquel Derek Jarman a pensé pour son film : The Dead Island, d’après la série de cinq tableaux réalisés par Arnold Böcklin entre 1800 et 1886, "Die Toteninsel".

7. Le comédien cite le poème The End of the World Derek Jarman esquisse le thème de l’apocalypse. Il y exprime le deuil collectif devant les champs de bataille des Flandres : "Spring / lapped the fields in arsenic green / The Oaks died this year. On every green hill / mourners stand and weep for the Last of England".
(Le printemps teignit les champs d’un vert d’arsenic/ Les chênes moururent cette année-là / Sur chaque verte colline / des endeuillés debout / pleurent ce qui reste de l’Angleterre".

8. Cf. Robert Mills, Derek Jarman’s Revelation : Aids, Apocalypse and History, Courtauld Books online.


* Jubilee. Réal : Derek Jarman ; ph : Peter Middleton ; mont : Nick Barnard & Tom Priestley ; mu : Brian Eno ; déc : Mordecai Schreiber ; cost : Dave Henderson & Christopher Hobbs. Int : Jenny Runacre, Nell Campbell, Toyah Willcox, Jordan, Hermine Demoriane, Ian Charleson, Wayne County, Richard O’Brien, Adam Ant, Steven Severin (Grande-Bretagne, 1978, 100 mn).

* The Last of England. Réal, sc : Derek Jarman ; ph : D.J., Tim Burke, Richard Heslop, Christopher Hughes, Cerith Wyn Evans ; mont : Peter Cartwright, Angus Cook, John Maybury & Sally Yeadon ; mu : Simon Fisher-Turner ; déc : Christopher Hobbs ; cost : Sandy Powell. Int : Tilda Swinton, Spencer Leigh, Mark Adley, Gerrard McArthur, Jonny Phillips, Gay Gaynor, Matthew Hawkins, Nigel Terry (Grande-Bretagne, 1987, 92 mn).



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