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Enamorada (1946)
de Emilio Fernandez
publié le jeudi 13 août 2026

par Nicole Gabriel
Jeune Cinéma en ligne directe

Sélection oficielle En compétition de la Mostra de Venise 1947

Sorties le vendredi 29 août 1947 et le mercredi 5 août 2026


 


Poursuivant son exploration de l’âge d’or du cinéma mexicain (1), Camélia ressort Enamorada de Emilio Fernández, avec María Félix, Pedro Armendáriz et, dans un rôle secondaire, mais néanmoins important, Juan Fernández, le propre frère cadet du metteur en scène. Ce long métrage marque une collaboration - coopération devrait-on dire - entre Emilio Fernández, dit El Indio (2), et le directeur de la photographie Gabriel Figueroa qui participa, en 1932, avec Edouard Tissé, aux prises de vue du film resté inachevé de S.M. Eisenstein, Que Viva Mexico !. Ils devaient réaliser vingt films ensemble en l’espace de treize années. Pour Enamorada, il s’agissait autant d’un accord politique qu’esthétique : un film sur la révolution mexicaine vue à travers une histoire d’amour. Les tourments du cœur y ont leur part tout comme une réflexion autour de l’idée de nation. Un concept en formation issu de la lutte entre propriétaires du sol et des paysans qui s’en voient dépossédés.


 

Dans ce récit, la prima donna assoluta est María Félix, beauté sans son pareil et héritière du plus riche bourgeois du lieu, Don Peñafiel. La ville vient d’être conquise par les forces zapatistes du général Reyes (Pedro Amendáriz). Des otages ont été pris et comparaissent dans une grange où Reyes a établi son tribunal. Il les interroge sur leurs opinions politiques et leur réclame des sommes rondelettes pour l’entretien de sa troupe. Don Peñafiel, qui a confié la garde de sa maison à sa fille Beatriz et lui a remis un revolver, refuse avec franchise et dignité. Il est conduit en prison. Un autre habitant, prêt à tous les compromis, sera immédiatement passé par les armes. C’est la seule scène cruelle de cette entrée en matière où la violence guerrière est esthétisée et réduite au plan initial par une chevauchée à la John Ford. Le second lieu de l’action est l’église, une splendide cathédrale baroque, riche en tableaux et œuvres d’art dont le jeune curé qui, le hasard faisant bien les choses, est un ami du général Reyes du temps où ils étaient séminaristes. Tous deux veulent le bien et la justice, l’un ici et maintenant, l’autre lors du Jugement dernier. Centrale est l’idée de charité. Le prêtre qui a pu se convaincre que son ami est resté le même - un homme qui a adopté l’orpheline d’un couple de militants morts lors de l’attaque d’un train. Le jeune ecclésiastique rassure alors Beatriz sur le sort de son père.


 

Celle-ci ne l’entend pas de cette oreille. Prête à s’enflammer à tout instant, elle refuse de se laisser cloîtrer au logis et va en personne chercher son géniteur qui n’est toujours pas réapparu. Chemin faisant, elle croise Reyes qui ose une remarque déplacée relative aux jambes de la demoiselle. Elle lui administre deux vigoureux soufflets, au point de le faire rouler par terre. Tous les hommes du général éclatent de rire. La brune explosive en gifle encore deux autres avant de s’esquiver. Lui, comme frappé par la flèche de Cupidon, déclare que c’est cette femme et nulle autre qu’il épousera.


 

On reconnaît la trame de La Mégère apprivoisée, et Beatriz en fait voir encore bien d’autres à son amoureux transi. La drôlerie de certains épisodes, les mimiques de l’actrice, gomment tout effet de mélodrame et rappellent l’utilisation des comics reliefs shakespeariens. La fille Peñafiel, en outre fiancée à un Américain, a un tempérament indomptable, tout comme Kate. Mais Reyes n’est pas Petruccio. L’amour est une révélation qui amène une féminisation du héros de Enamorada. Le guerrier intraitable se rapproche de Dieu et consulte son ami prêtre. Dans l’église, des enfants chantent l’"Ave Maria" de Schubert. Il tentera à son tour de toucher sa bien-aimée par la musique, en lui offrant un chœur de malagueñas sous son balcon.


 

Tout en préparant son mariage avec le señor Roberts, Beatriz garde son comportement, mi-garçon manqué, mi-macho. On la voit même, une fois son père retrouvé, la clope au bec. Reyes en revanche semble touché par la mélancolie. Le doute l’assaille. Alors que les forces fédérales sont proches, il se refuse à donner des ordres, puis commande le repli de son bataillon, sans combattre. Une retraite ambiguë : elle peut s’interpréter comme une défaite ou bien, au contraire, comme le refus d’une effusion de sang. Tout le village, avec femmes et enfants, suit l’armée populaire qui se retire. C’est le contre-point de la conquête des premiers plans du film.


 

Le coup de théâtre vient de la demeure des Peñafiel où se célèbre le mariage civil de Beatriz et de l’Américain. Celui-ci lui a offert une robe noire alors qu’elle ne porte d’ordinaire que du blanc. Il lui passe un somptueux sautoir de perles fines. Elle a le stylo à la main, prête à signer le contrat, lorsque retentissent les tambours des zapatistes. Pas un mot n’est dit. L’image suffit. Les perles se détachent et s’éparpillent sur le sol. Beatriz embrasse son père et rejoint l’homme dont elle est amoureuse. L’image finale nous la montre, avançant aux côtés de Reyes à cheval, sous un ciel déjà sombre, encore éclairé de nuages plus clairs.

Nicole Gabriel
Jeune Cinéma en ligne directe

1. "Cinq films noirs de l’âge d’or du cinéma mexicain", Jeune Cinéma n°422, mai 2023.

2. Sa mère était issue de la tribu indienne Kikapu, son père était colonel d’une des armées révolutionnaires.


Enamorada. Réal : Emilio Fernandez ; sc : E.F. & Inigo de Martino ; ph : Gabriel Figueroa ; mont : Gloria Schoeman ; mu : Eduardo Hernandez Moncada. Int : Pedro Armendariz, Maria Felix, Fernando Fernandez (Mexique, 1946, 99 mn).



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