Arcobaleno (Arc-en-ciel) est le premier long métrage de Pablo Girès, né en Italie, grandi en France où il a suivi la formation de l’École de documentaire de l’INA. Un court métrage le précède : Mamma (2020), en hommage à sa mère décédée. "Arcobalen"o ne désigne pas ici le phénomène de lumière céleste qui apparaît après la pluie. C’est le nom d’un dancing dans un coin perdu de la Latina, un lieu ou non-lieu dans les environs de Borgo Piave, une région marécageuse que Mussolini avait tenté de mettre en valeur dans les années trente.
Une famille, les frères Mozzato, Erminio et Maurizio, tous deux musiciens, accueillent chaque samedi soir depuis cinquante ans un public venu des environs. Le dancing ne se situe pas dans un village, mais dans un coin perdu au milieu de nulle part. Ce qui peut faire penser, toutes proportions gardées, au Royal Palace de Kirrwiller en Alsace, crée par Pierre Meyer en 1983. Ou encore, si l’on recherche du côté des références cinématographiques, à Bagdad Café de Percy Adlon (1987), étant donné l’isolement du lieu. Dans L’Acrobate de Jean-Daniel Pollet (1976), la danse de salon enseignée par Georges et Rosie est le sujet même du film. Ici, c’est l’espace-temps qui prime.
Dans l’établissement des Mozzato, l’orchestre du bal a peu à peu a disparu, remplacé par un disc-jockey. Leur sœur, qui chantait avec, eux s’est mariée en France où elle est morte. La moyenne d’âge de la clientèle est plutôt élevée. On y pratique à l’unisson le madison, le quadrille, la farandole. En couple, le slow, la valse, le tango. La playlist du film compte une trentaine de titres, dont un bon nombre de l’orchestre Bagutti, diffusés par extraits. Les danseurs se meuvent avec discipline et grâce. Ils marquent la cadence en frappant dans leurs mains.
Quatre séquences de danse ont été retenues par la monteuse Léa Chatauret.
Erminio et Maurizio sont les oncles de Pablo Girès. Le premier, travailleur infatigable, fumeur à la chaîne, ne quitte guère son bureau ; le second, chaleureux animateur, aime pratiquer la natation à petite échelle dans sa piscine gonflable. Pablo reste hors champ mais on l’entend dialoguer avec les protagonistes. Son intérêt se porte sur celle qu’il nomme "la Reine de l’Arcobaleno", sa grand-mère Iolanta. Celle-ci regarde les choses du haut de son balcon.
Bien que relativement mal en point - elle se déplace avec des béquilles ou à l’aide d’un déambulateur -, elle prend grand soin de son apparence, se coiffant sans cesse, toujours un miroir à portée de main, surtout avant les soirées du samedi. Elle choisit avec soin la teinte du vernis qu’elle se fait poser sur les ongles des mains et des pieds. Elle parle calmement, avec un remarquable bonheur d’expression, notamment lorsqu’elle morigène Pablo sur le peu d’intérêt qu’il porte à sa mise.
À partir de la mort de la nonna, les choses se gâtent à l’Arcobaleno. La santé d’Erminio ne s’améliore pas. La situation financière s’aggrave compte tenu de la nécessité de réparations constantes. Les oncles hésitent à augmenter les prix. Pablo, de sa position extérieure, observe les signes de déclin de ce qui, dans son enfance, lui semblait un monde stable et enchanteur.
Le film a été tourné sur cinq années. On voit grandir les enfants de la cousine Elisa, une énergique trentenaire, qui veut se charger de reprendre l’affaire, la transformant en espace de loisirs pour des activités autour de l’enfance ; fêtes d’anniversaires, séances de cirque avec un clown comme celui de Macdo. L’Arcobaleno perd sa fonction sociale et toute sa poésie. Maurizio, un soir de Saint Sylvestre, rappelait à l’assistance qu’elle avait vu naître de belles histoires. "Combien de soirées et d’histoires d’amour, commencées, vécues et terminées". La dernière chanson est "Signora Malinconia", (Dame Mélancolie) de Roberto Matano, créée en espagnol par Mina en 1977, et reprise ici dans la version plus festive de Franco Bagutti.
Nicole Gabriel
Jeune Cinéma en ligne directe
Arcobaleno. Réal, sc, ph, son : Pablo Cirès ; mont : Léa Chatauret (France, 2025, 77 mn). Documentaire.