par Patricke Saffar
Jeune Cinéma n°444-445, été 2026
Sélection officielle En compétition du Festival de Cannes 2026.
Palme d’or.
Sortie le mercredi 19 août 2026
Et tout d’abord, plantons le décor. Comme on le sait peut-être, la Norvège, contrairement à la Roumanie, n’est pas membre de l’Union européenne. Toutefois, elle fait partie de l’espace Schengen. À la fois (relativement) isolée et ouverte. Comme son titre le laisse deviner, le cadre du film de Cristian Mungiu n’est autre qu’un village situé au fond d’un fjord, du mot norvégien désignant "un golfe s’enfonçant profondément dans les terres"). Le couple principal roumano-norvégien (le père roumain, la mère norvégienne), les Gheorghiu, vient donc s’installer avec ses enfants dans un lieu à la fois reculé et ouvert (cf. notamment les nombreuses baies vitrées qui, de l’intérieur, permettent d’apercevoir les lointains).
Rapidement, les Gheorghiu vont se lier d’amitié avec un couple voisin, les Halberg. Les deux familles sont à la fois très proches géographiquement (il s’agit après tout d’un village) en même temps qu’éloignées, au plan des idées : là où les Halberg élèvent leurs enfants avec une certaine latitude, le couple roumano-norvégien se révèle particulièrement pieux, dans une tradition chrétienne qui se répercute bien entendu sur l’éducation.
Jusqu’au jour où l’une des filles Gheorghiu se présente à l’école avec des ecchymoses sur le corps, ce qui ne manquera pas de provoquer l’intervention du corps enseignant, puis de l’aide à l’enfance. Soupçonnant l’éducation assez rigoriste du père d’être à l’origine des blessures, l’institution gouvernementale décidera de retirer les enfants à leur famille, afin de les placer provisoirement dans une famille d’accueil. L’affaire, qui aura ainsi pris un tour judiciaire, suscitera les protestations de groupements intégristes, venus s’élever contre l’interventionnisme administratif à l’encontre de la famille Gheorghiu. On se mettra finalement d’accord sur la nécessité d’un compromis, dont on sait l’importance dans les pays nordiques.
Loin de se limiter à la situation particulière politique de la Norvège (conservateurs vs travaillistes, actuellement au pouvoir), Cristian Mungiu se livre ici à un véritable commentaire sur le monde actuel, lorsqu’il pointe le caractère devenu multi-dimensionnel de toute prise de position (religieuse, sociétale …), et la manière dont toute attitude peut se voir dépassée par une radicalisation devenue autonome jusqu’à constituer l’envers des "meilleures intentions". C’est le cas bien entendu de l’éducation prodiguée ici par le père de famille roumain, qui laisse place à une dérive intégriste, mais c’est également le cas lorsque la nécessité de la protection de l’enfance dérive sur une certaine idéologie, celle du care.
Questions qu’on est en droit de se poser : Cristian Mungiu serait-il contre toute idéologie ? L’insularité et l’ouverture ne gouvernent-ils pas l’entrelacs des situations qui se font jour dans Fjord ? Mais plutôt que d’insister sur le fin mot de l’histoire, il convient d’admirer la justesse avec laquelle le cinéaste met en place cette multiplicité de situations, à la fois dans le choix des décors, intérieurs comme naturels, des attitudes et apparences vestimentaires des comédiens, des langues (qui parle norvégien ? qui doit-on traduire en anglais ?). Du grand art.
Patrick Saffar
Jeune Cinéma n° 444-445, été 2026
Fjord. Réal, sc, dial : Cristian Mungiu. Int : Sebastian Stan, Renate Reinsvel, Lisa Carlehed, Ellen Dorrit Petersen (Roumanie-France-Norvège-Suède-Danemark, 2026, 146 min).