par Frédérique Lambert
Jeune Cinéma n°444-445, été 2026
Sélection officielle En compétition du Festival de Cannes 2026
Sortie le mercredi 26 août 2026
L’Inconnue confirme la place singulière de « Arthur Harari » dans le cinéma français contemporain. Après Diamant noir (2016) (1), Onoda : 10 000 nuits dans la jungle (2021) (2), et le succès de Anatomie d’une chute de Justine Triet (2023), dont il cosignait le scénario (3), le cinéaste poursuit ici un travail autour des identités mouvantes et des territoires traversés par la disparition.
David Zimmerman, photographe parisien discret, poursuit un inventaire documentaire des périphéries, commencé autrefois par son père. Un soir, après une fête étrange, il passe la nuit avec une jeune femme inconnue. Au réveil, il découvre qu’il habite désormais son corps. Arthur Harari reprend ce motif classique de permutation identitaire pour le déplacer vers un récit mélancolique, consacré à la mémoire des lieux et à la difficulté de maintenir une identité stable dans un monde en transformation permanente.
Le film adapte librement la bande dessinée de Lucas Harari, et cette origine graphique traverse toute la mise en scène. Couloirs d’immeubles, halls, parkings souterrains et centres commerciaux composent un labyrinthe mental. le cinéaste installe progressivement un climat d’incertitude sans jamais chercher à rationaliser entièrement ce qui arrive à ses personnages. L’une des plus belles dimensions du film apparaît dans les déambulations de David à travers les périphéries parisiennes. Il photographie terrains vagues, immeubles rénovés et centres commerciaux avant leur disparition. Niels Schneider traverse ces paysages avec une forme de lassitude, comme chargé d’archiver un territoire qui perd peu à peu sa mémoire. Arthur Harari filme avec précision cette uniformisation des banlieues françaises et l’effacement progressif des identités urbaines.
Le film dialogue discrètement avec plusieurs traditions cinématographiques. Les rues nocturnes et les appartements gris rappellent parfois le cinéma de Maurice Pialat ou de Philippe Garrel, tandis que certaines dérives urbaines évoquent Les Rendez-vous d’Anna de Chantal Akerman (1978). On pense aussi à Vertigo de Alfred Hitchcock (1958), source constante d’inspiration, selon le réalisateur, dans cette manière de faire du désir amoureux une expérience de dépossession.
Niels Schneider compose un personnage étiolé, presque absent à lui-même. Face à lui, Léa Seydoux apporte au film une étrangeté plus ironique et plus solide. Les deux acteurs impressionnent, surtout lorsqu’ils donnent corps à cette circulation des identités. Niels Schneider lorsqu’il laisse progressivement apparaître la présence d’Eva en lui, Léa Seydoux lorsqu’elle interprète un David prisonnier d’un corps qui n’est plus le sien.
L’Inconnue avance parfois de manière hésitante et certaines scènes paraissent plus fragiles. Mais cette instabilité participe aussi de sa singularité. Arthur Harari signe un film flottant, traversé par l’incertitude, qui accepte de demeurer mouvant jusqu’à son dernier plan.
Frédérique Lambert
Jeune Cinéma n°444-445, été 2026
1. "Diamant noir", Jeune Cinéma n° 373, mai 2016.
2. "Onoda, 10 000 nuits dans la jungle", Jeune Cinéma en ligne directe.
3. "Anatomie d’une chute", Jeune Cinéma n°423, été 2023.
L’Inconnue. Réal : Arthur Harari ; sc : A.H., Lucas Harari & Vincent Poymiro, d’après Le Cas David Zimmermann ; ph : Tom Harari ; mont : Laurent Sénéchal ; mu : Andrea Poggio, Enrico Gabrielli & Tommaso Colliva. Int : Niels Schneider, Léa Seydoux, Valérie Dréville, Shanti Masud (France, 2026, 139 mn).