par Francis Guermann
Jeune Cinéma en ligne directe
Sélection officielle du Festival de cinéma de Merida 2025
Sortie le mercredi 2 septembre 2026
La réalisatrice Isabel Coixet pratique un cinéma nomade, à l’aise aussi bien dans son pays, l’Espagne, qu’à Belfast, Hollywood ou Paris. Son film précédent, Un amor (2023), était un retour heureux, intimiste mais âpre dans son pays, avec l’histoire d’une femme qui décide de s’installer seule dans un petit village de montagne, et qui est confrontée à la méfiance et l’hostilité des habitants.
C’est à présent à Rome que se déroule son nouveau film, tourné en langue et avec des acteurs italiens. "Cinéma-caméléon", tant Trois Adieux réussit à se fondre dans la capitale italienne, en épouse naturellement le rythme, s’installe dans les quartiers du Pigneto et du Testaccio, peu connus des touristes mais autrefois lieux de tournage de Pier Paolo Pasolini, et prend même certains traits du cinéma italien : un rapport moral aux personnages, le langage dominant l’action, la présence des actrices comme héroïnes et modèles, la musique comme élément sentimental.
Marta (Alba Rohrwacher) est une ancienne sportive de haut niveau à présent enseignante de sport dans un lycée. À la suite d’une dispute qui semblait anodine avec son compagnon Antonio (Elio Germanio), chef dans un petit restaurant en vogue, celui-ci la quitte. Se retrouvant seule et après une phase de tristesse et de dégoût (elle n’arrive plus à manger), elle découvre sa maladie, un cancer avancé qui s’avère incurable.
Elle commence un traitement qui lui permet une rémission et, de manière inattendue, elle retrouve peu à peu goût à la vie, aux plaisirs de la table, aux relations avec les autres, qui ne comprennent pas tous ce regain vital et ses désirs. En se détachant des contraintes, elle accède à une liberté de vie et de parole qui fédère autour d’elle des personnes, amis, amants, élèves auxquels elle se révèle et qui ont pour elle une sincère admiration.
Le film est une adaptation de Tre ciotole (2023), dernier livre autobiographique de l’écrivaine Michela Murgia qui mourut d’un cancer la même année, à l’âge de cinquante et un ans. Isabel Coixet prend le parti d’éloigner tout tragique et toute dureté, de se focaliser sur l’observation de détails, d’introduire de l’humour et de la tendresse, de développer des éléments psychologiques qui mènent graduellement à une sensibilisation des personnages, à leur évolution vers plus d’empathie et plus d’intelligence, se libérant eux aussi, au contact de Marta.
"Nous vivons dans une société centrée sur le matériel, où l’immatériel semble n’avoir aucune valeur, jusqu’à ce que la souffrance, la maladie ou la séparation déchirent le décor. Le film dit aussi que la vie est courte et qu’elle ne mérite pas d’être perdue en angoisses inutiles", déclare la réalisatrice. Cet acte de foi l’engage vers un aspect moral, vers un certain mysticisme, une transcendance qui auraient pu être une limite malheureuse du film, par excès de sentimentalisme.
Mais Isabel Coixet dirige finalement le film vers quelque chose de plus surprenant : elle fait le choix du mélodrame, mais un mélodrame excessif et assumé, à plusieurs rebonds, permis par le grand pouvoir du cinéma à provoquer des émotions. La croyance en ce pouvoir, elle y recourt abondamment, sans mièvrerie, de telle manière qu’il se retourne un un peu sur lui-même. Curieusement, il en devient abstrait. Les trois adieux provoquent autant de larmes de spectateurs crédules que nous sommes tous, et le dernier adieu (que nous tairons) se poursuit même dans le générique de fin.
L’habileté de la réalisatrice, la performance des acteurs, à commencer par Alba Rohrwacher, éblouissante, la beauté de la ville, ajoutés à ce mélo assumé, font de ce film consensuel un nouveau prototype de cinéma populaire, le "mélodrame excessif intelligent" (ou, au choix, « "excessivement intelligent"), qui prend tous les attributs du cinéma indépendant d’art et essai d’aujourd’hui tout en étant lié à une tradition ancienne du cinéma, depuis ses débuts, avec des films aussi différents que ceux de D.W. Griffith, comme Les Deux Orphelines (1921), Frank Borzage pour L’Ange de la rue (1928), Charlie Chaplin avec Les Lumières de la ville (1931), Robert Wise avec La Mélodie du bonheur (1965) ou Pedro Almodovar avec Tout sur ma mère (1999), pour n’en citer que quelques uns, et pas des moindres. Pleurer encore, aujourd’hui, au cinéma ? Pourquoi pas ?
Francis Guermann
Jeune Cinéma en ligne directe
Trois Adieux (Tre ciotole, ou Tres adioses). Réal : Isabel Coixet ; sc : I.C. & Enrico Audenino d’après le roman éponyme de Michela Murgia ( 2023) ; ph : Guido Michelotti ; mont : Jordi Azategui ; mu : Alfonso de Villallonga. Int : Alba Rohrwacher, Elio Germano, Galatea Bellugi, Silvia D’amico, Francesco Carril, Sarita Choudhury, Lorenzo Terenzi (Italie-Espagne, 2026, 120 mn).