Le cinéaste Tony Gatlif, né le 10 septembre 1948 à Alger, mort le 2 septembre 2026 à Arles, mi-kabyle par son père, mi-gitan par sa mère, s’était fixé à Paris au début des années soixante. Selon la légende, après quelques déboires et délits qui lui valurent la maison de correction, et un autre exil, cette fois en Camargue, où il trouva sa voie, tout d’abord grâce à l’aide d’un éducateur puis, en 1967, puis à celle du comédien Michel Simon, dont il força l’entrée de la loge, qui lui fit une lettre de recommandation lui permettant de suivre des cours de théâtre et de débuter sa carrière sur les planches. Michel Boualem Dahmani devint Tony Gatlif, empruntant son nom de scène à un jardin algérois du quartier de Telemly.
En annonçant son décès, la femme et les enfants de celui qui devint cinéaste la décennie suivante ont loué "sa générosité, sa joie, sa poésie et son amour de la musique". De fait, il n’a cessé de mettre en valeur - en son et lumière, par ses réalisations - la musique des Roms, recourant pour ce faire à différents modes, styles ou manières : la captation, la fiction traditionnelle, le mélodrame, la docufiction. Ses thèmes sont ceux de toujours : l’amour impossible, empêché ou contrarié pour raisons sociale ou clanique ; l’enfance - comme chez Charlie Chaplin et Jean Vigo -, l’adolescence - comme chez François Truffaut ; le soulèvement de la jeunesse (cf. ses documentaires Indignados (2012) et Geronimo (2014) ; la marge, la zone, la débrouille (cf. Tom Medina (2021) et Ange (2025) ; le respect et l’irrespect ; l’inclusion et l’exclusion ; l’oisiveté, la liberté, la vitalité ; la joie de vivre (1).
Sa filmographie va du court métrage Max l’Indien (1973) au long film Ange. Soit vingt-quatre films, des courts et des longs, auxquels on ajoutera quelques clips. Et aussi des rôles face caméra, des musiques - les B.O. de Gadjo dilo (1997) et de Vengo (2000) lui valurent un César -, et une mise en scène de spectacle musical, Vertiges (2007), qui fit l’objet d’un documentaire réalisé par Denis Caïozzi pour Arte. Plutôt que par genres filmiques, on pourrait caractériser ses titres par les types de musiques les illustrant ou les motivant. Par exemple, par le flamenco dans Canta gitano (1981), Corre gitano (1982) et Vengo (2000) ; la musique tzigane dans Les Princes (1983) et Transylvania (2006) ; le jazz manouche dans Swing (2001), le "rébétiko" (qui, d’après Vangelis, est une mode démarquée de la musique turque) dans Djam (2017) (2). Et l’ensemble de ces musiques et danses avec leur source indienne dans son chef d’œuvre Latcho Drom (1993).
Nous avons découvert le travail de Tony Gatlif avec Canta gitano (1981), une cinédanse produite par Pierre Tati, montée par Sophie Tatischeff. La Cinémathèque de la Danse avait pu obtenir une copie 35 mm sur les conseils de Amala Devi, qui était à la fois une spécialiste de la danse indienne et du flamenco. Le court métrage était des plus sombres, puisqu’il traitait de la déportation des gitans par les nazis. Mais les solos de danse du bailaor Mario Maya y sont étincelants. Ce danseur-chorégraphe, père de la danseuse Belén Maya, était par ailleurs pédagogue, et il eut notamment pour élève Israel Galván, lequel lui a récemment rendu hommage dans sa pièce Israel & Mohamed (2025).
Nous avons sans doute été moins touchés par le danseur Antonio Canales dans Vengo, malgré la présence, à ses côtés, de figures du chant, de la musique et des palmas telles que La Caíta, Tomatito et Bobote. La photogénie, comme le duende, ça ne se décrète ni se discute. Ces notions ne sont pas régies par les lois du box-office - Antonio Canales était en effet un danseur coté à l’époque et donc, pouvait-on penser, bankable. Les Princes furent le premier succès en salle de Tony Gatlif, de même que Gadjo dilo, grâce à la musique et à des interprètes populaires ou qui allaient le devenir - Gérard Darmon en cowboy d’Aubervilliers pour le premier, Romain Duris, en quête de racines maghrébines, pour le deuxième. Exils (2004) obtint le Prix de la mise en scène à Cannes.
Latcho Drom (1993), documentaire musical et poétique, sans aucun commentaire, produit par Michèle Ray-Gavras, retrace le parcours des Roms de l’Inde à l’Espagne, du Rajasthan à l’Andalousie, en passant par l’Égypte, la Turquie, la Roumanie, la Hongrie, la Slovaquie et la France, remporta le Prix Un certain regard à Cannes. La Cinémathèque de la Danse le projeta, en avant-première, le 6 juin 1993 au palais Garnier.
Avec Tony Gatlif et Bernard Rémy, nous rencontrâmes Ariane Mnouchkine qui, sans doute conseillée par Alain Weber, avait invité des artistes du film à la Cartoucherie pour un spectacle intitulé L’Inde de père en fils, de mère en fille. Celle-ci mit à notre disposition la navette de la Cartoucherie et permit qu’une partie de la troupe vienne accueillir en musique les spectateurs en haut du grand escalier de l’opéra. La fin de la projection fut suivie par un concert de musique manouche interprétée par Dorado, Hono, Gerta, Gogo, Gino et, bien entendu, Tchavolo Schmitt, le guitariste virtuose du film Swing (2001).
Nicolas Villodre
Jeune Cinéma en ligne directe
1. "Geronimo", Jeune Cinéma n°360, été 2014.
2. Djam, Jeune Cinéma en ligne directe.