par Frédérique Lambert
Jeune Cinéma n°444-445, été 2026
Sélection officielle En compétition du Festival de Cannes 2026
Sortie le mercredi 9 septembre 2026
Avec La Vie d’une femme, Charline Bourgeois-Tacquet déplace son cinéma vers quelque chose de plus ample et de plus calme. Après Les Amours d’Anaïs (2021), la réalisatrice abandonne les flottements sentimentaux de la jeunesse pour filmer une femme déjà installée dans une existence professionnelle, affective et sociale dense.
Gabrielle, interprétée par Léa Drucker, dirige un service de chirurgie maxillo-faciale dans un hôpital public. Son quotidien se partage entre les opérations, les réunions administratives, son mari Henri et sa mère vieillissante. Charline Bourgeois-Tacquet suit le rythme précis de cette vie organisée autour du soin, du travail et de la responsabilité. Une première faille apparaît lorsque Kamyar, son assistant (Laurent Capelluto) quitte l’hôpital public pour rejoindre le privé. Puis arrive Frida, romancière venue observer le service pour préparer un livre. Cette présence introduit progressivement un trouble amoureux qui modifie le regard de Gabrielle sur sa propre existence.
Le film avance par déplacements infimes. Les sentiments circulent dans les silences, les regards ou les conversations suspendues, plus que dans les grandes scènes explicatives. Charline Bourgeois-Tacquet filme une femme de 55 ans qui continue à aimer, désirer, travailler et transformer sa vie sans réduire son existence à une crise tardive ou à une fonction maternelle. Léa Drucker compose un personnage remarquablement concret. Son travail sur les gestes médicaux, les déplacements dans l’hôpital ou la fatigue physique du soin donne au film une véritable densité matérielle. Charles Berling apporte au personnage du mari une douceur inquiète qui évite toute caricature conjugale, tandis que Mélanie Thierry introduit une énergie plus flottante et instinctive.
Le film dialogue discrètement avec le cinéma de Éric Rohmer, notamment Ma nuit chez Maud (1969), l’un des films revendiqués par la réalisatrice. Cette influence apparaît dans l’attention portée aux échanges, aux hésitations sentimentales et aux déplacements intérieurs des personnages. La mise en scène reste sobre. Couloirs d’hôpital, appartements et cafés sont filmés sans stylisation démonstrative. Quelques passages paraissent parfois plus programmatiques, mais La Vie d’une femme retrouve toujours sa justesse lorsqu’il revient aux corps, au travail et aux contradictions du vieillissement féminin contemporain. Charline Bourgeois-Tacquet filme une femme encore pleinement engagée dans le monde, loin des récits habituels de disparition ou de retrait.
Frédérique Lambert
Jeune Cinéma n°444-445, été 2026
La Vie d’une femme. Réal, sc : Charline Bourgeois-Tacquet ; ph : Noé Bach ; mont : Clément Pinteaux. Int : Léa Drucker, Mélanie Thierry, Yumi Narita, Charles Berling, Laurent Capelluto, Marie-Christine Barraullt, Erri De Luca (France-Belgique 2026, 98 mn).