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Cyrano de Bergerac (1990)
de Jean-Paul Rappeneau
publié le samedi 5 septembre 2026

Autour de Cyrano
par Lucien Logette
Jeune Cinéma n°202, juin 1990

Sélection officielle En compétition du Festival de Cannes 1990
Prix de la mise en scène

Sorties les mercredis 28 mars 1990 et 26 octobre 2018


 


Le succès public étant rédhibitoire, il est actuellement du dernier chic de brocarder Le Cercle des poètes disparus (1989), décidément mystificateur, malhonnête, contre-révolutionnaire et tutti quanti. Craignons qu’il n’en soit de même quelque jour proche pour Cyrano de Bergerac. Trop de spectateurs, trop d’applaudissements, trop de larmes vite essuyées avant le retour de la lumière, il y a là tout un abandon vaguement obscène dans l’acquiescement qui a de quoi braquer les esprits forts, suivant le postulat qu’il vaut mieux se cultiver chez Jean-Marie Straub que se divertir chez Jean-Paul Rappeneau. Tout ceci n’étant d’ailleurs que de peu d’importance, Cyrano n’ayant plus besoin de personne pour s’imposer. Pas même de nous, ces quelques lignes n’étant évidemment là que pour manifester notre bonne humeur et tresser quelques couronnes.


 

Revenons un peu en arrière. Il n’est pas certain que Edmond Rostand ait eu clairement conscience de la postérité qu’allait générer la fameuse représentation du 28 décembre 1897 - deux ans très exactement après la soirée Lumière au Café Indien. Ni de la façon dont sa créature allait phagocyter son créateur : quels qu’aient été le succès de L’Aiglon, monument aujourd’hui indépoussiérable, ou celui de Chantecler, chant du cygne du théâtre versifié, Edmond Rostand restera définitivement l’auteur de Cyrano. Ce qui n’est pas négligeable. Outre qu’il lui valut un fauteuil à l’Académie, le personnage, après bientôt cent ans de service, demeure superbe, enlevé, merveilleusement galvanisant - ce qui explique pourquoi tant d’acteurs ont voulu ceindre la rapière majestueuse et enfiler le nez en forme de perchoir à perruches. Tout autant que Rodrigue ou Ruy Blas, Cyrano est un pur fleuron du patrimoine, porteur de toutes les valeurs auxquelles le spectateur français aime à s’identifier : l’esprit, l’intelligence, la bravoure, l’indépendance, le panache - toutes choses magnifiquement partagées, comme on sait, en notre beau pays.


 

Cet avatar du "clair génie français" fut d’ailleurs immédiatement perçu comme tel, puisque le solennel Francisque Sarcey, une manière de Michel Cournot de l’époque, notait dès le lendemain de la première : "Il est aisé, il est clair, il a le mouvement et la mesure, toutes les qualités qui distinguent notre race". Tous attributs qui raisonnablement devraient nous faire courir dans l’autre sens, alors qu’après vingt lectures, quatre représentations et quelques films, notre fascination demeure entière, comme au beau temps du premier contact, entre Féval et Zévaco. Sans doute parce que sous les étincellements de surface, élégance verbale et sens du geste, Cyrano demeure un perdant magnifique.


 

Tout l’intérêt du personnage réside dans la fêlure, cette faiblesse devant l’amour qui en fait le dernier des grands héros romantiques et sans laquelle il ne serait qu’un Pardaillan à l’esprit plus agile. Car Cyrano, le vrai, s’il est une redécouverte des romantiques, via Charles Nodier, l’infatigable et le Théophile Gautier des Grotesques, n’en présente aucun des caractères habituels : coureur de cabarets et de jupons, philosophe hermétique, épistolier pamphlétaire prêt à vendre sa plume à quelque protecteur (le duc d’Arpajon, par exemple), bretteur redoutable entré vivant dans la légende, il n’a rien du héros mélancolique à la Chatterton. C’est le coup de génie de Edmond Rostand d’avoir su lui instiller, parmi tous ces éléments véridiques Montfleury, la porte de Nesles, Le Bret, les expéditions lunaires, le siège d’Arras, la poutre sur le crâne - la dose de rêve et d’amour fou qui fasse du personnage un paradigme de l’amant malheureux et masqué, "celui qui souffle - et qu’on oublie". L’astuce de l’auteur ne s’est d’ailleurs pas bornée à ce rééquilibrage : il a mélangé les faits (1), chargé l’arrière-plan de l’époque, reconstruit un Cyrano douloureux et admirable, plus complet, plus déchiré que le vrai.


 

Bon, mais tout cela, cette comédie lyrique si bien construite, si mouvementée, si drôle et émouvante, qu’en reste-t-il lorsqu’elle s’emprisonne dans le cadre étroit de l’image ? Pas grand-chose d’habitude la récente diffusion télévisuelle de la version jadis interprétée par Daniel Sorano le prouve. Le foisonnement, le rythme, le verbe ne suffisent pas. Ne demeurent que les morceaux de bravoure du rôle éponyme. Ce qui explique peut-être pourquoi le cinéma ne s’est que peu voracement jeté sur Cyrano : trop de pièges. Et si l’on excepte Cyrano et d’Artagnan (1964), drôle d’objet imaginé par Abel Gance et qui échappe à notre développement, des deux autres filmages de la pièce que nous connaissons, nous n’avons conservé que des paléo-souvenirs, fort peu utilisables : ni Claude Dauphin, dans la version de Fernand Rivers (1945), ni José Ferrer dans celle de Michaël Gordon (1950), malgré l’Oscar obtenu par le second, ne nous ont laissé de traces - bien moins en tout cas que Pierre Dux vu sur scène en ces mêmes années.


 

On pouvait donc tout espérer et tout craindre de cette nouvelle version. Tout espérer, parce que Jean-Claude Carrière, malgré son ahurissante ubiquité, est un connaisseur averti de la littérature et un esprit curieux qui ne se contente pas d’appliquer des recettes (alternant ainsi réussites - Le Mahabharata - et erreur - Valmont ). Parce que Gérard Depardieu, s’il n’a pas l’élégance canaille de Jean-Paul Belmondo, a suffisamment de puissance et désormais de vécu pour s’essayer au rôle, plus qu’à cri de Tartuffe en tout cas. Tout craindre, parce que Jean-Paul Rappeneau, aussi soignées et irréprochables qu’aient été ses précédentes réalisations, ne nous a jamais donné l’impression d’être habité par un sujet. Parce que Gérard Depardieu, à force de tourner, joue parfois à être Gérard Depardieu, et l’on pouvait redouter qu’il sacrifie la blessure du personnage au plaisir de paraître.


 

Toutes craintes balayées, on s’en doute (sinon aurions-nous pris cette peine), dès les premiers instants du film, dans tout ce grouillement multiple, cette agitation désordonnée qui, peu à peu, s’organise avant que ne retentisse le fameux "Coquin ! ne t’ai-je pas interdit pour un mois ?" Le travelling qui accompagne le carosse, celui qui précède les spectateurs entrant à l’Hôtel de Bourgogne, l’arrivée des marquis, la descente du lustre, tous ces personnages animés d’un papillonnement brownien qui vont, viennent et s’entremêlent - l’affaire est faite : on sent immédiatement que l’on n’est pas devant une production SFP en stuc et toc, qu’il ne s’agit pas seulement d’une habileté de costumier ou de décorateur, mais qu’il y a là une vérité certaine du spectacle. Rien de visionnaire là-dedans - ce n’est pas le théâtre du Munchhausen de Terry Gilliam (1988), mais la justesse nécessaire pour fixer la tonalité. Et dès que Cyrano apparaît, après la réaction première ("Tiens, il est quand même reconnaissable sous son nez"), on oublie l’acteur pour apprécier l’incarnation. Car il y a là une vraie rencontre, entre une nature et un personnage. Lorsque Gérard Depardieu déclare, dans on ne sait quel entretien, qu’il n’a jamais interprété de rôle aussi féminin, il met le doigt sur ce qui constitue la force profonde de Cyrano, et qui n’est jamais mis en avant d’habitude, abusé que l’on est par la maestria et la multiplicité des symboles phalliques, nez, flamberge, fusils, etc. : l’ambivalence du personnage. Certes, Cyrano n’est pas Tootsie - mais sa tendresse blessée, sa sensibilité, son désarroi devant l’amour, sa préciosité ne sont pas des attributs communément masculins, hélas. Et Gérard Depardieu, jamais aussi à l’aise que dans les rôles où masculin et féminin se complètent et s’épanouissent, rend parfaitement compte de la dualité du "plus exquis des êtres sublunaires".


 

On sent tout au long chez l’acteur un plaisir qui vient d’au-delà de la performance : une vraie jouissance à faire vibrer toutes les cordes offertes, des plus attendues - la tirade des "nez" lancée, belle trouvaille, en pleine course haletante, celle des "non merci", le dialogue du balcon, échangé dans la fièvre - aux plus délicates - l’aveu de Roxane chez Ragueneau où Gérard Depardieu rend la douleur de Cyrano si perceptible qu’elle émeut aux larmes, la lettre lue dans le soir tombant, scène connue par cœur et dont l’accent nous étreint encore.


 

Et puis, tout autour de Cyrano omniforme et multi présent, Jean-Paul Rappeneau (et Jean-Claude Carrière) ont composé des équivalences somptueuses aux inventions de Edmond Rostand. L’Hôtel de Bourgogne déjà cité, bien sûr, mais aussi le superbe Hôtel des Cadets, inexistant dans la pièce, les champs de blé que traverse en courant la silhouette de Cyrano, la rue où celui-ci reçoit la poutre - on sent que rien de tout cela n’a été fabriqué gratuitement, comme pour mettre un peu d’air derrière les personnages, mais parce que la respiration du film (et non celle du théâtre filmé l’exigeait.


 

Et même si la suppression de certains morceaux arrache le cœur aux fervents du texte original - raccourcies les tirades, exit le dîner de Cyrano, à la trappe les tartelettes amandines, la plupart des voyages lunaires racontés à de Guiche, le distique de Roxane : "Et pendant quatorze ans il a joué ce rôle / D’être le vieil ami qui vient pour être drôle", et ce superbe " ... l’oignon et la litharge", seule apparition du protoxyde de plomb dans la versification française -, reconnaissons que les coupes effectuées par Jean-Claude Carrière l’ont été intelligemment, tout comme les rajouts qu’il s’est avisé de faire : la scène chez les précieux, à peine indiquée chez Edmond Rostand, et qui accentue l’arrière-plan roxanien, et surtout les lettres écrites par Cyrano, jamais montrées sur scène et que Jean-Claude Carrière, aussi bon écrivain que scénariste, s’est fait un plaisir de ciseler. Bon, on n’en finirait pas de redire notre plaisir. Et on ne se trouve pas honteux de le partager avec le petit million de spectateurs parisiens qui l’auront vu d’ici peu. Sans compter ceux que le Prix d’interprétation décroché il y a dix minutes va attirer. Et merci à Gérard Depardieu de nous avoir au débotté, sur scène, offert une conclusion : "Grâce à vous (les techniciens), un grand film est entré dans ma vie".

Lucien Logette
Jeune Cinéma n°202, juin 1990

1. Rapidement, pour le lecteur intéressé : L’action est située en 1640. Mais Cyrano ne rencontre Gassendi (acte III) qu’en 1641, ne publie ses Voyages dans la Lune (acte III) qu’en 1650, écrit Agrippine (acte II) en 1653, décède de mort naturelle en 1655 (et non 1654), dix-huit ans trop tôt pour voir Molière lui voler une scène de Scapin (acte V). Quant à la carte du Tendre de la chère Roxane (acte III), elle n’apparaît dans Clélie qu’en 1654. Etc.


Cyrano de Bergerac. Réal : Jean-Paul Rappeneau ; sc : J.P.R. & Jean-Claude Carrière ; ph : Pierre Lhomme ; mont : Noëlle Boisson ; mu : Jean-Claude Petit ; déc : Ezio Frigerio. Int : Gérard Depardieu, Jacques Weber, Anne Brochet, Vincent Perez, Roland Bertin, Philippe Morier-Genoud, Josiane Stoléru, Jean-Marie Winling, Gabriel Monnet (France, 1990, 137 mn).



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