Du 16 août 1940 au 20 juin 1944, date de sa mort, Jean Zay fut prisonnier politique sous le régime de Vichy. Il fut Député du Loiret à vingt-sept ans en 1932, puis ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts en 1936 sous le Front populaire. On lui doit de grandes réformes de l’enseignement (scolarité obligatoire jusqu’à 14 ans, unification des programmes scolaires, sport à l’école, promotion des idées d’éducation nouvelle), ainsi que l’ouverture de musées nationaux (Musée d’art moderne de Paris) et la création, en 1939, du Festival de Cannes (dont la première édition ne pourra avoir lieu qu’en 1946).
Son activité et le bilan de ses trois années au sein du pouvoir auraient pu suffire à eux seuls à la réalisation d’un long film documentaire, mais ce n’était pas le projet de Laurent Véray qui a choisi de détailler les quatre années de sa détention dans les prisons de Clermont-Ferrand, Marseille puis Riom, sans évoquer précisément son passé politique. Par ce choix, on pénètre véritablement dans l’intimité de Jean Zay et dans sa pensée, ses idéaux et sa foi en la justice, malgré les épreuves qu’il subit. Le film, sous-titré Jean Zay, prisonnier politique, repose sur ses écrits pendant cette période, notamment le carnet qu’il tient au jour le jour et d’autres textes qui seront réunis en 1946 dans l’ouvrage Souvenirs et solitude.
Ce choix du réalisateur peut paraître, d’un premier abord, surprenant et limitatif pour qui ne connaîtrait pas, au moins un peu, la biographie de Jean Zay. Mais il est finalement assez subtil et correspond aussi à une réflexion que mène le réalisateur sur l’emploi au cinéma des archives (photographies et films) et des documents historiques. Il est vrai qu’on assiste dans les médias à une multiplication, parfois sans hiérarchie et inconsidérée, d’images d’archives, au risque d’une écriture simplificatrice ou orientée de l’Histoire, sans compter le risque de reconstitutions historiques créées de toutes pièces grâce à l’intelligence artificielle. Rien de tout cela ici.
La période d’enfermement de Jean Zay ne porte en elle rien de spectaculaire : un quotidien terriblement ralenti et répétitif, la solitude d’un homme affrontant l’indifférence et la haine antisémite (à lui seul, Jean Zay rassemblait tout ce que Vichy exécrait : juif par son père, protestant par sa mère, homme politique de gauche et franc-maçon). Ses priorités, pour garder sa raison et sa dignité, sont d’organiser son temps et recevoir dignement sa femme et ses enfants lors de leurs visites (il leur aménage un petit jardin dans une cour intérieure).
Il pèse sur lui une absence totale de maîtrise de son destin : il est d’abord condamné au bannissement et à la déportation à perpétuité pour crime de désertion - il avait gagné le Maroc, aux côtés d’autres hommes politiques comme Pierre Mendès France pour poursuivre leur engagement. Sa peine, inexécutable par temps de guerre, le fait passer au dur statut de détenu de droit commun, avant d’être reconnu prisonnier politique en janvier 1941, ce qui améliore ses conditions de détention, puis à nouveau de droit commun en avril 44. Malgré cela, Jean Zay garde une ligne inflexible, une force de caractère et une grande lucidité sur sa situation. Il se dégage de ses écrits une pensée moderne, bien supérieure à celle de ses bourreaux. Il écrit dans ses notes : "Les réactionnaires croient toujours qu’il leur suffira, pour se transformer en révolutionnaires, d’emprunter le langage de leurs adversaires. La presse de Vichy ne parle que de socialisme, d’anticapitalisme, de suppression de la condition prolétarienne, etc. Ces oripeaux acquis d’occasion ne recouvrent rien de nouveau".
Un des défis auxquels le réalisateur se confronte avec ce film tient au choix des images qui accompagnent le déroulé de la détention de Jean Zay. Il existe peu d’archives de cette période précise : cartes et lettres, son carnet, quelques photos prises en prison, des photos de sa femme et de ses filles, des documents administratifs. Laurent Véray ne recourt aux archives d’actualités filmées que lorsqu’elles correspondent aux écrits de Jean Zay ou qu’elles ont une signification importante : visite de Philippe Pétain à Marseille en décembre 1940, procès de Léon Blum et Édouard Daladier à Riom en janvier 1942, funérailles officielles de Jean Zay à Orléans en mai 1948. Il les utilise alors dans leur intégralité (images et son) et ce choix éthique de l’emploi des archives est un marqueur important. Le réalisateur est aussi historien, universitaire, spécialiste de la Première Guerre mondiale et de l’utilisation des archives photographiées et filmées. On lui doit des films (1) et des ouvrages (2) sur cette question passionnante. "La vraie valeur d’un documentaire historique est liée à ce qu’il donne à penser et pas seulement à ce qu’il donne à voir ou à savoir" (3).
Son film se rend sur les lieux de détention de Jean Zay, aujourd’hui vides, pénètre dans les cellules désaffectées, les cours humides et enherbées, traverse les grilles, scrute le ciel, se rend au pied de monuments de Riom, de la cour de Justice. Avec lenteur, ces images actuelles interrogent et forment un lien entre les écrits, les paroles lues, les photos, les documents d’archives. Elles évoquent une absence, un destin brutalement et absurdement interrompu, celui de Jean Zay, assassiné dans un bois le 20 juin 1944 par trois miliciens prétextant un transfert du prisonnier vers la prison de Melun. Ils tentèrent de dissimuler son corps qui ne fut retrouvé, par hasard, que deux ans plus tard. Ressentir cette absence comme si elle était actuelle, c’est nous rapprocher de cet homme et de son époque et, humainement, comprendre que cette histoire ne nous est pas étrangère et qu’elle pourrait ressurgir aujourd’hui, sous d’autres formes, tout aussi désespérante.
Francis Guermann
Jeune Cinéma n°446, octobre 2026
1. L’Héroïque cinématographe (Comment filmer la Grande Guerre) en 2002, et La Cicatrice, une famille dans la grande guerre en 2014.
2. Notamment : La Grande Guerre au cinéma : de la gloire à la mémoire (Ramsay, 2008) et Les Images d’archives face à l’Histoire (Scérén CNDP, 2011).
3. In Les Images d’archives face à l’Histoire, p. 296.
Haute solitude. Jean Zay, prisonnier politique. Réal, sc : Laurent Véray ; ph : Hugues Gémignani & Dominique Gentil ; mont : Isabelle Poudevigne ; mu : Martin Wheeler ; voix : Éric Caravaca (France, 2025, 98 mn). Documentaire.