par Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°248-249, mai 1998
Sélection officielle En compétition du Festival de Cannes 1998
Sorties les mercredis 20 mai 1998 et 30 septembre 2026
La Repubblica annonce la sortie à Florence du dernier film de Nanni Moretti, Aprile, et râle contre l’absence d’information. Seule piste, c’est en avril que Pietro Moretti est entré dans la vie et la gauche politique, au pouvoir. Aprile à la Une de la presse. "Gauche, que t’est-il arrivé ?". "Le Kid frappe encore". "Moretti quitte la politique". Les articles s’en tiennent aux petites phrases du film. Le meilleur titre : "Petites histoires fragiles d’un narcisse bourgeois". Projection à Florence chez le producteur Vittorio Cecchi Gori. Vingt mordus avaient fait la queue. Le début du film : intérieur bourgeois, Nanni Moretti et sa mère devant la télé regardent Emilio Fede sur la 4 célébrer la victoire de Silvio Berlusconi en 1994. Lui : "Ça s’est donc passé comme ça". Elle : "Ça s’est mal passé". Très gros plan de l’écran télé et travelling arrière sur les deux personnages.
Comment décrire un film fait de fragments, de passages filés de la maison à la place publique, ces vases communicants du privé et du social, ces retours au passé et le rêve souterrain qui fait surface, le film musical trotskiste et pâtissier ? Comment choisir tel ou tel plan pour privilégier une interprétation forcément arbitraire ? on pense que le début annonce la couleur. Un grand tournant de la vie politique en Italie, traduit sur le visage et les propos d’un commentateur, puis la réaction triste de deux citoyens. La politique occupe un temps tout l’écran, puis, le recul. Aucune antithèse, ce n’est pas le privé ou le public mais l’un et l’autre, et leur interpénétration.
C’est surtout la vie politique vécue par quelqu’un de précis, Nanni Moretti à 44 ans, cinéaste, qui attend un fils et décide de faire quelque chose pour comprendre et faire comprendre l’Italie. Un projet et l’écho de ce projet, le devoir civique, ce "je dois le faire" et la panique heureuse d’avoir un fils et le besoin de revenir au musical. Trois plans, petits cailloux à garder sur "l’autel des souvenirs". Aucun sens ne s’en dégage, mais des impressions qui resurgissent de plan en plan. Hôpital : au téléphone, un papa anxieux, un cliché de comédie, "Une césarienne, je demande à y assister... pourvu qu’ils refusent... Ils acceptent !", et Nanni Moretti affublé de la tenue verte de dos, au pas de course. 20 secondes, un gag audio, un gag visuel.
On va retrouver par là et ailleurs le Michele Apiscella des anciens films. Michele papa. Salle de séjour : gros plan, tête penchée de Nanni Moretti, arrondi du ventre maternel en profil, "Pietro, attends que j’aie fini mon film, que soient passées les élections". Et tout le chapelet des séances avec Pietro. Tout bébé, endormi, la tête derrière l’épaule, et Nanni Moretti qui parle du Tibet et de Bernardo Bertolucci. Le salon envahi des couvertures de L’Expresso, la fureur de Nanni Moretti devant toutes les femmes nues-attrape-nigauds et Pietro, un an, qui batifole avec les pages. La rive du Tibre filmée de File Tiburtina, Nanni Moretti devant un mur marche, court, s’élance vers le mur et retombe, comme Donald O’Connor, et danse. Beau comme des caractères sur une page blanche. Seul Wim Wenders sait inscrire dans un espace urbain un corps d’acteur sur un mur et fond de ciel. Un défilé de moments, les gestes de nos vies, les fêtes et fin de fêtes de la communauté sociale. Pas un film pour ou contre la gauche, mais sur la passion, ses rages et ses joies et sur la persistance du désir.
Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°248-249, mai 1998
Aprile. Réal, sc : Nanni Moretti ; ph : Giuseppe Land ; mont : Angelo Nicolini ; déc : Marta Maffucci ; cost : Valentina Taviani. Int : Nanni Moretti, Silvio Orlando, Silvia Nono, Pietro Moretti, Daniele Luchetti (Italie-France, 1998, 78 mn).