par René Prédal
Jeune Cinéma n°250, juillet 1998
Sélection officielle En compétition du Festival de Cannes 1998
Sorties les mercredis 20 mai 1998 et 30 septembre 2026
Dans la mesure où, dès 1977, Nanni Moretti déclarait : "Je suis un autarcique", il n’est pas étonnant qu’après avoir joué près de vingt ans l’atrabilaire Michele Apicella, tour à tour professeur de maths dans Bianca (1983), curé dans La messe est finie (1985) ou député communiste dans Palombella rossa (1989) (1), le cinéaste en vienne à ne plus interpréter que Nanni Moretti lui-même dans Journal intime (1994) (2), et aujourd’hui Aprile. Mais il n’est pas sûr qu’après ce Journal en triptyque merveilleusement ciselé (la Vespa, les îles, les médecins), Aprile marque vraiment un approfondissement, en tentant de nouer l’intime (la paternité) au politique (les élections italiennes de 1994 puis de 1996) par le biais d’une crise de création (le documentaire en train de se faire, ou plutôt de se défaire). Quand Federico Fellini était en panne, cela donnait le "plus" de Huit et demi (1963). Avec Nanni Moretti, c’est le "moins" de Aprile dans lequel l’auteur fait le pari de mêler perplexité idéologique dans le portrait du pays, et gagatisme un brin démagogique devant les mimiques de son nouveau-né.
Qu’on nous entende bien : il n’y a nulle faiblesse de conception chez Nanni Moretti, mais au contraire ambition audacieuse de jouer sur la corde raide des clichés pour essayer de les mettre à sa main. Aussi le plaisir cinéphilique est-il intense. Aprile est un film savoureux parce qu’un cinéaste nous parle, et qu’il est particulièrement réjouissant de le voir se dédoubler entre auteur et personnage dans une scène, pour lancer dans la suivante quelque répartie à la première personne, ou se moquer un peu plus loin de lui-même, à moins que ce ne soit des autres à travers son image. Il n’est pas possible non plus d’oublier la dimension du personnage public dans le cinéma italien d’aujourd’hui, son action et ses combats pour l’intelligence, la beauté et la vérité dans le monde ubuesque de l’audiovisuel péninsulaire. Aussi chaque détail du film fait-il mouche bien au-delà du rôle précis que le gag tient dans l’histoire racontée.
Et c’est là que l’œuvre n’est peut-être pas tout à fait à la mesure de son auteur. En fait le plaisir ressenti est celui d’une rencontre individuelle au sommet entre chaque spectateur et cet homme plein de finesse et d’humour jouant à l’empêcheur de tourner en rond, au faux gros ours mal léché plein de tendresse, donnant des leçons à tout le monde, alors que lui-même ne sait que penser, à ce fou de cinéma qui n’aime rien tant que piétiner son jouet avec une perversion jubilatoire. Mélangeant le home movie bas de gamme et la bande militante au propos approximatif, Nanni Moretti cherche malicieusement à décevoir ceux qui prendront son film au premier degré, tout en nouant connivence avec ceux qui n’ont pas besoin d’un scénario pour être en phase avec la communication esthétique qu’instaure Aprile, de la télévision au cinéma, du public au privé, dans le récit lacunaire d’un film en train de se faire, à la fois sous la pression des événements, mais aussi de lui-même, chaque nouvelle séquence enregistrée remettant en question la direction d’ensemble de l’œuvre.
Dans Aprile, curiosité intellectuelle et angoisses psychobiologiques alternent pour souffler le chaud et le froid, mais quelquefois aussi l’intérêt et l’ennui. Ce qui est certain, c’est que, si le personnage hésite pendant tout le film entre deux genres antithétiques, codifiés et datés - le documentaire politique (style années soixante-dix) et la comédie musicale (style années cinquante) pour privilégier finalement le dernier - Nanni Moretti, lui, choisit de montrer qu’il serait fort capable de réaliser l’un et / ou l’autre (superbe juxtaposition finale du vrai bateau des réfugiés albanais et de la danse du pâtissier trotskiste) mais il refuse de faire ce qu’on attendrait de lui (l’un, l’autre, ou une confrontation des deux) pour filmer ailleurs et différemment son rapport au monde, à lui-même et aux autres. Cinéma de crise, miroir brisé aussi bien de l’imaginaire que du réel, autobiographie réflexive à la recherche d’un nouveau regard comique et d’une narration libérée de toutes les règles dramatiques, Aprile est un film singulier qui met ses influences (indiscutables) à distance et n’appelle aucune descendance... ce qui ne veut pas dire qu’il n’en aura pas.
René Prédal
Jeune Cinéma n°250, juillet 1998
1. "Palombella rossa", Jeune Cinéma n°199, février 1990.
2. "Journal intime", Jeune Cinéma n°228, juillet 1994.
Aprile. Réal, sc : Nanni Moretti ; ph : Giuseppe Land ; mont : Angelo Nicolini ; déc : Marta Maffucci ; cost : Valentina Taviani. Int : Nanni Moretti, Silvio Orlando, Silvia Nono, Pietro Moretti, Daniele Luchetti (Italie-France, 1998, 78 mn).