par Patrick Saffar
Jeune Cinéma n°444-445, été 2026
Sélection officielle En compétition du Festival de Cannes 2026
Palme d’or
Sortie le mercredi 30 septembre 2026
Le premier long métrage de Emmanuel Marre, coréalisé avec Julie Lecoustre, Rien à foutre (2021), n’avait pas laissé un grand souvenir. C’est peu dire que le cinéaste revient en force avec Notre Salut, qui, avec une tout autre ambition, s’inspire de son propre arrière-grand-père, Henri Marre, fonctionnaire sous Vichy et auteur d’un ouvrage intitulé "Notre Salut".
Interprété par Swann Arlaud, cet homme sans qualités, pétri d’admiration pour le maréchal Pétain, n’aura de cesse de se prévaloir de ses théories patriotiques et managériales (la "recherche d’efficacité"), afin d’intégrer l’appareil administratif de son temps. De fait, tout le début du film nous plonge sans crier gare sous les lambris de ce qui a toutes les apparences d’un cabinet ministériel où, coupe à la main, on devise de ce qui occupe alors les bons esprits. Certains commentateurs ont cru bon de faire leurs délices de certaines allusions directes à notre présent (il est question d’un nécessaire "rassemblement", d’essence nationale, plus tard, on évoquera le classement des travailleurs étrangers), mais cette politique du clin d’œil ne nous paraît pas être la manière la plus pertinente d’aborder le film.
Si Notre Salut nous parle, jusqu’à aujourd’hui, c’est avant tout par sa voix si personnelle, cette sorte de (faux) réalisme documentaire, présent du passé qui, loin de toute reconstitution historique, s’affirme dès la scène d’ouverture, et dans lequel on aurait tort de voir un avatar de certains essais didactiques de Roberto Rossellini (du type de L’An un (1974), sur le fondateur de la Démocratie chrétienne, Alcide De Gasperi. Quant à l’irruption de numéros musicaux sur des musiques anachroniques ("Popcorn", 1972 ; "Live Is Life", 1984), il n’est pas interdit d’y voir une tentative de rupture de la fascination que pourrait exercer le "dispositif" adopté par Emmanuel Marre, compris à la manière d’un "Vichy comme si vous y étiez".
Notre Salut est enfin porté par une interprétation hors pair, à commencer par Swann Arlaud et Sandrine Blancke, une vraie révélation, dans le rôle de l’épouse de Henri Marre. Incarnant avec sa frêle silhouette celui qui deviendra fonctionnaire au ministère du Travail, Swann Arlaud trouve le phrasé juste (ses phrases suspendues, ses passages à vide) pour faire exister ce personnage pétri de contradictions, à la fois lâche et pourvu d’une certaine autorité, ambitieux et dépressif… La fin de Notre Salut peut alors se centrer sur sa part la plus intime, celle du couple jusqu’alors éloigné par les ambitions de Henri Marre, ouvrant sur une romance fanée particulièrement amère ("ma p’tite lady") dont les accents ne sont pas sans évoquer un Maurice Pialat.
Patrick Saffar
Jeune Cinéma n°444-445, été 2026
Notre Salut. Réal, sc : Emmanuel Marre ; ph : Olivier Boonjing ; mont : Nicolas Rumpl ; déc : Anna Falguères ; Prunelle Rulens. Int : Swann Arlaud, Sandrine Blancke, Mathieu Perotto, Harpo Guit, Jean-Baptiste Marre, Laurent Poitrenaux, Emmanuel Salinger, Thierry de Peretti (Belgique-France, 2026, 155 mn).