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Chronique du dernier siècle (2016)
Le 21e après J.-C.
publié le lundi 3 octobre 2016

par Sophie Desprez
Jeune Cinéma en ligne directe

L’histoire qu’il me faut conter est celle des deux siècles à venir. Voilà longtemps que notre civilisation semble courir à la catastrophe avec un acharnement qui s’accroît de décennie en décennie : une fuite en avant violente et tumultueuse comme celle d’un grand fleuve pressé d’arriver à destination, sans marquer de pause ni, surtout, prendre le temps de réfléchir.

Nietzsche (fin du 19e siècle).

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©Sophie Desprez


L’année 2051 démarrait à peine.

Jenna tenait le compte des jours sur le calendrier perpétuel qu’elle avait trouvé dans les restes d’affaires de sa grand-mère, parsemées dans la salle du haut, celle qui restait fermée depuis la première grande vague de désertion de 2035.

Elle aimait regarder les reproduction d’œuvres d’art de ce calendrier... "une œuvre par jour".

Aujourd’hui, 16 janvier, il s’agissait d’une "vue de Delft" peinte par Johannes Vermeer. Elle se perdait dans la contemplation du paysage, son regard caressait les silhouettes orangées des toits, les gris des nuages vaporeux teintés d’un soleil doux et les miroitements de l’eau pâle, puis s’attardait sur les deux petites bonnes femmes du premier plan qui, tout comme elle, contemplaient la ville reflétée sur l’eau lisse comme un miroir. Elle se disait qu’elles avaient sûrement froid dans ce petit matin à l’air frais. Du moins, c’est ce qu’elle s’imaginait, car avoir froid était une chose qui lui était totalement inconnue.

Il faut savoir que Jenna avait eu le temps de s’habituer au processus de désertification rapide qui s’était mis en place un an après sa naissance. Processus qui en avait étonné plus d’un, tant il fut soudain et incontrôlable.

À cette époque, le calendrier terrestre, dit grégorien, et le Temps universel avaient encore cours. Jenna faisait partie de ces générations dont l’âge se déterminait par la date de naissance. Elle aimait dire qu’elle était née le 4 mars 2019 à 14h15mn, même si cela ne voulait plus rien dire pour une grande majorité des personnes qu’il lui arrivait de côtoyer, car les nuits et les jours étaient séquencés selon les besoins alimentaires des Groupes, et les rythmes saisonniers ne déterminaient dorénavant plus que la durée de l’éclairage solaire, les terres étant toutes devenues stériles depuis maintenant une bonne quinzaine d’années.

Mais Jenna gardait précieusement en elle le souvenir enfoui de sa petite enfance qu’elle ravivait régulièrement en fouinant dans la salle du haut.
Elle y avait déniché, en fouillant lors d’un jour interdit (1), une petite valise que sa mère avait remplie avec ses vêtements de bébé. Elle contenait un minuscule bonnet de laine, des chaussons, toutes sortes de petits hauts molletonnés ; il y avait aussi des petites robes et des caleçons en cotonnades fleuries, un petit chapeau blanc avec un ruban rose, une attache en forme de pâquerette et deux oursons en peluche. Jenna ne pouvait s’empêcher de plonger son visage dans ces tissus doux, fragiles et vieux, à la recherche d’une odeur familière et d’un contact apaisant.

Puis elle refermait religieusement la petite valise claire et la mettait à l’abri des percées lumineuses apparaissant à travers les structures disjointes du plafond très abîmé. Il ne faudrait pas qu’un autre qu’Ibam la trouve se dit-elle, et elle plaça dessus une bâche bleue en plastique anti-UV, épaisse et presque opaque, qu’elle avait récupérée dans les décombres des dernières serres à avoir fonctionné dans sa zone.
Elle tenait à cette valise, ce souvenir tangible de l’ancien monde ; elle pensait qu’elle devait le préserver de la destruction pour ce qui viendrait après. Parce qu’après tout, pensait-elle, il n’y avait pas si longtemps, on mettait des gilets de laine et des bonnets aux petits bébés qui naissaient un 4 mars et cette vérité-là resterait toujours bonne à prouver, même si c’était devenu évident qu’aucun modèle antérieur ne serait plus jamais possible.

Sa zone occidentale B-sud avait été l’une des premières, dans les années 2020, à se désertifier.
Sous l’action conjuguée des incessantes tempêtes de vent durant près de cinq années de suite, des déficits en pluie et du réchauffement global, le couvert végétal, - forêts mais aussi cultures irriguées - avait fini par dépérir totalement, entraînant à sa suite, la disparition progressive de toute la faune.
Et ce fut le début de la fin.
Des petites associations s’étaient bien constituées afin de trouver des solutions locales rapides face à l’ampleur du désastre, mais ce fut peine perdue.
Sans l’humidité de l’air et des sols nécessaire, sans rythme séculaire, les arbres se desséchèrent, été après été. Puis des feux nombreux et répétitifs précipitèrent leur destruction totale et sur les terres sauvages dépouillées de plantes et désertées par les animaux, plus rien ne vint.

Quelques années après, les cultures, bien qu’irriguées, finirent par subir le même sort.
Le Consortium mondial de recherche appliquée en génétique moléculaire (CMRAGM) n’avait pu enrayer le processus de destruction malgré leurs nombreuses annonces et promesses, le changement structurel de l’atmosphère par les polluants ne faisant pas partie de leurs domaines de compétences.

Une année après l’autre, les animaux se raréfiaient, puis, au printemps de l’année 2035, plus rien ne fut au rendez-vous. Abeilles, fourmis, oiseaux, taupes, escargots, souris, blaireaux, papillons, écureuils..., tous avaient fini par s’éteindre discrètement.

Ce fut alors la première grande vague humaine de désertion. Les régimes politiques s’effondrèrent sous la violence des drames humains, entraînant dans leur chute les directoires internationaux des trois trusts mondiaux : celui de l’eau, celui des énergies, celui de l’alimentation.

L’année qui suivit fut terrible à tous points de vue.
Une famine mondiale se déclara et des épidémies dévorèrent plus de la moitié de la population. Toutes les grandes industries cessèrent leur activité et les plus petites d’entre elles durent abandonner leur production par manque de matière exploitable.

En deux ans, - entre 2035 et 2037 -, l’humanité avait perdu tout ce qu’elle avait acquis avec pugnacité durant près de 8 millions d’années. Le chaos qui s’ensuivit fut phénoménal.

Jenna se souvenait si bien de l’année 2035 ! Si cruellement bien...
Elle avait perdu son père six ans auparavant. Elle et sa mère avaient vaillamment pris leur destin en mains malgré les difficultés énormes et la désertification du monde habitable. Depuis longtemps la famille de Jenna, - depuis le passage en l’an 2000 en fait -, tirait la sonnette d’alarme et participait à la propagation de la prise de conscience du désastre dû à la pollution humaine.
Ils n’étaient pas les seuls, et tous ensemble, groupes, associations, individus avaient, grâce à leurs connaissances et à leur lucidité, retardé l’inéluctable sort de l’humanité. Pendant dix ans, les parents de Jenna protégèrent la zone où ils étaient venus vivre après la disparition accidentelle des grands-parents maternels, cette fameuse zone occidentale B-sud mondialement réputée pour la beauté de ses paysages et l’opulence de ses richesses naturelles.

C’est là que Jenna était née. Après la mort de son père, le 27 mai 2029, Jenna et sa mère redoublèrent d’efforts pour maintenir les cultures irriguées et de l’eau potable à disposition, et elles s’en sortaient plutôt bien.

Le trust H2O avait fini - grâce aux dix années de combat de l’Alliance des pays pauvres (APP), soutenue par les différentes forces des Groupes bleus -, par installer les Grands Venturi de Mer, les GVM. Ils reconditionnaient l’eau de mer brute en eau douce, potable ou pas, selon les capacités. Les eaux usées et polluées par les 8,5 milliards d’humains étaient directement collectées aux embouchures des fleuves du monde et mises aux normes de potabilité dans des centrales de filtrations régénératrices à base de sas de sable, de sas de faune aquatique et de désintégrateurs solaires, avant d’être directement réinjectées en pleine mer, lavées de tous déchets.

La disparition des côtes sous la montée générale des eaux avait forcé les autorités à renforcer la lutte contre les pollutions de tous ordres. Le pic de détritus et de boues toxiques de 2023 avait été tel que les experts des Groupes bleus avaient estimé que les deux tiers des océans de la planète étaient perdus.

Après des années de lutte, de colère, et d’intransigeance, le trust H2O s’était vu attribuer pour mission de recycler toutes les eaux polluées du globe, en plus de la production de l’eau douce par les GVM, mais également de protéger l’unique sanctuaire d’océan encore sain dont la position géographique était tenue secrète, pour éviter le pillage.
Ils avaient estimé qu’une reprise de la vie dans l’intégralité des eaux était possible, à condition de les préserver sévèrement pendant une centaine d’années. Peu de monde à l’époque savait, car les experts le taisaient, que la perte de la masse vitale de l’eau provoquerait la destruction de l’atmosphère inférieure, destruction qui amènerait la mort de toute forme de vie sur la planète en un bref délai. Voilà pourquoi le trust H2O fut le premier des trois a être édifié. Le père de Jenna avait consigné, quand le climat, dans les années 1990 commença de s’emballer, toutes les connaissances et les informations relatives aux interactions océan-atmosphère et c’est sa mère qui lui en avait commenté la lecture commune, lors des interminables jours solaires du solstice d’été de son adolescence.

L’humanité, assombrie par la dégradation incontrôlable de l’environnement des années 20 et la transformation de la quasi totalité des terres en déserts, avait retrouvé un semblant d’espoir dans les organisations multiples qui s’étaient édifiées et les décisions positives actées par les gouvernements des nations du monde.
Le réchauffement s’accélérait, c’est vrai, la couche atmosphérique montrait des signes évidents de destruction irréversible, mais l’eau, les besoins vitaux étaient assurés grâce aux trois trusts et le niveau de vie des pays riches ne souffraient en rien de la désertification en cours.

Le trust EnergieS subvenait aux besoins énergétiques mondiaux colossaux grâce à l’adaptation des capteurs de ressources à chaque pays. Le solaire, l’éolien, l’eau, l’atome et le fossile étaient devenus modulables et portables, en fonction des réalités et des transformations de chaque nation. Le trust EnergieS gérait les centrales, les transports, les locations et tout le matériel depuis l’usine de construction Alpha, d’une taille effrayante, abritant recherche, usinage et gestion par souci de commodité. Il employait environ 800 000 personnes.

Jenna se souvenait d’avoir lu qu’après sa naissance, la grande dépression morale des années 20 avait fait s’effondrer de 98% l’achat des outils informatiques ; la population humaine avait abandonné son plaisir et ses divertissements pour s’occuper exclusivement de sa nourriture. Jenna ignorait si une reprise des plaisirs informatiques avait pu avoir lieu. Le réseau officiel de sa zone avait cessé en 2036 et elle n’avait pas encore tenté les divers raccordements personnels aléatoires qui passaient à sa portée. Elle se contentait de suivre les informations de la Base dans la salle de son groupe quand les écrans s’allumaient à la nuit tombée, afin d’éviter les surchauffes des structures.

À cause des dangers atmosphériques, toute émission était maintenant impossible pendant le jour solaire. Plus jeune, elle avait beaucoup joué aux hyperréalités dans les salles fermées, dédiées, mais ses parents lui avaient appris à s’ouvrir à des plaisirs plus concrets, et elle préférait s’enfermer avec le matériel familial hérité de ses grands-parents pour accéder à l’exaltation psychique plutôt que d’aller dans les salles fermées, vides et obscures, où l’on se plongeait dans un casque enfermant relié, allongé sur une couchette métallisée.
Créées et installées durant l’année 2024, ces salles fermées avaient pour fonction le remplacement immédiat de toutes les structures sociales mondiales traditionnelles, des plus complexes aux plus simples.

Jusqu’en 2035, la population mondiale passait en moyenne neuf heures par jour en salle fermée. Les plus jeunes y jouaient à apprendre, les plus âgés s’y détendaient en plongeant dans les programmes spécifiques de réalité virtuelle mis au point à partir des archives culturelles dont la plupart datait du 20e siècle. Enfin, ceux qui ne travaillaient pas avaient le loisir de venir se détendre dans les programmes ou de s’y former à un emploi. Jenna avait reçu ses premiers savoirs de cette façon et ses parents, très cultivés, en avaient parachevé le b.a.ba en apportant les additifs familiaux complémentaires. Quand sa mère mourut d’épuisement à la fin de l’année 2035, Jenna, qui avait 16 ans, était apte à vivre seule.

Une sirène sonna, un seul coup, assez bref.
Jenna pouvait se rendre au réfectoire de son groupe pour y prendre le repas 2. Rien, ni personne ne vous obligeait à vous nourrir, mais vos trois sachets quotidiens étaient assurés tant que vous étiez en vie, donc groupés, et celui qui le voulait y trouvait, jusqu’au bout, sa part de nourriture.
De l’époque où les trusts fonctionnaient encore bien, le trust de l’Alimentation avait laissé des habitudes ancrées. Les gens s’étaient habitué aux rationnements imposés alors par l’arbitrage hebdomadaire des experts-production et l’idée même de se nourrir par soi-même avait disparu.

La majorité ignorait totalement d’où provenait le sachet dont ils ingurgitaient le contenu, pas plus d’ailleurs que la provenance du contenu. Ils savaient seulement que la nourriture était parfaitement adaptée à leur âge et à leurs besoins physiologiques et physiques. Toutes les nuits, ou, comme on disait de plus en plus couramment, tous les jours lunaires, des livraisons de paquets contenant les sachets rationnés au nombre exact des individus par groupe s’effectuaient par véhicule à pile solaire téléguidé. Tous les jours, le responsable du groupe inscrivait le nombre de sachets pour le lendemain. Quand il arrivait que quelqu’un meure, son ou ses sachets étaient obligatoirement retournés d’où ils venaient par le même véhicule, afin d’être réinjectés dans le grand circuit. Ainsi, personne ne souffrait de la faim ni de la soif et d’ailleurs la Base se faisait un point d’honneur à répéter dans un message écrit sur bande passante lors des diffusions, qu’elle avait réussi à éradiquer la mort par la faim. Ce qui était un comble au regard des conditions de vie effroyables sur Terre.

Jenna avait beaucoup discuté avec ses plus anciens amis au sujet du contenu des sachets. D’où venaient-ils au juste ? Et comment continuaient-ils d’être produits ? La poche 0 contenait double ration d’eau potable pour la journée et la nuit. Le sachet 1, un liquide épais, blanchâtre, était plutôt sucré. Le sachet 2, de consistance grumeleuse brune et gluante, était plutôt salé, enfin le sachet 3 était constitué de graines d’une céréale blonde en cours de germination, un peu acidulée. Seuls les jeunes enfants avaient un sachet 2 différent des autres, de consistance pâteuse, claire et aérée. Les bébés étaient nourris au sein de leur mère, et, si ça n’était pas possible, des pochons stériles d’un liquide opaque jaune pâle leur étaient donnés pendant neuf mois. Mais alors très peu survivaient.

Les parents de Jenna n’avaient jamais fait allusion au système de l’alimentation par sachet, sans doute l’ignoraient-ils à l’époque, d’autant qu’avant 2035-2037, Jenna se souvenait très bien de leurs cultures irriguées et de la façon dont les groupes historiques pourvoyaient à la nourriture. Sa mère avait adoré continuer de cuisiner en dépit de la perte progressive des produits alimentaires de base, et cela avait permis à Jenna de ne pas se nourrir de sachets durant toute sa vie avec elle. Mais aujourd’hui, elle s’était bien adaptée au réfectoire de son groupe et même prenait un certain plaisir à ce moment partagé avec tous, à manger dans son sachet.

Ce matin solaire, c’était un des plus âgés de leur groupe qui était en charge de la distribution. Chacun à tour de rôle alphabétique en avait la charge pour une journée. Il fallait réceptionner, s’assurer de la bonne qualité des sachets, distribuer au réfectoire à chaque place attribuée et indiquer sur un clavier numérique directement en place sur le véhicule à pile solaire, le nombre de sachets nécessaire au groupe, pour la livraison suivante. Les sachets vidés de leur contenu étaient collectés dans un container spécial que le véhicule à pile solaire emportait à raison d’une fois par sept jours solaires. La Base diffusait régulièrement un documentaire qui mettait en situation le reconditionnement des sachets. Ceux-ci étaient tous fondus dans des incinérateurs à micro-ondes solaires, puis comme une vulgaire pâte à modeler, remodelés en forme de sachet. L’opération stérilisait la matière et le nouveau sachet était propre à être réutilisé pratiquement indéfiniment.

Jenna, Ibam et les quatre autres véritables amis du groupe (il comptait une centaine d’individus) avaient été tentés, un jour lunaire, de suivre le trajet du véhicule à pile solaire. Mais face à la distance parcourue d’après les traces du véhicule sur l’horizon rocailleux désertique, ils hésitèrent à s’aventurer aussi loin de leur zone de groupe. Personne ne pouvait emporter de sachet supplémentaire et s’ils manquaient à l’appel du repas, ils seraient considérés comme absents-morts.
Ce qui arriverait immanquablement de toutes façons sans sachet, ni protection anti-solaire. Plus personne ne pouvait tenir sans protection plus d’une heure en plein jour solaire, sans être gravement brûlé. Le responsable du groupe partirait à la recherche des corps et comme le protocole l’y oblige, enverrait les dépouilles sur le véhicule à pile solaire destiné aux déchets.

La Base expliquait dans un petit documentaire qu’elle diffusait très régulièrement, que les tous les déchets, humains morts compris, étaient incinérés. Dans sa frénésie coupable à ne plus vouloir polluer, la Base avait donné l’ordre formel à tous les responsables de groupe de faire incinérer tout ce qui mettait du temps à disparaître, tout ce qui laissait des traces. Des mauvaises langues insinuaient que les corps étaient simplement reconditionnés dans les sachets, mais sans preuve. "Et de toutes façons, quelle importance que les morts soient reconditionnés en sachet si il n’y a plus que ça pour vivre ? se demandait Jenna, et qu’est-ce qu’en aurait dit maman, sans parler de la famille ? Je suis sûre qu’ils n’auraient pas apprécié ce que je pense, ils auraient sûrement pris la même position que les six du groupe."

Ibam et Lan faisaient partie de ce que la Base avait déclaré être des rebelles nihilistes, hostiles à tout - absolument tout -, du passé, du présent et de l’avenir.
En réalité, ils étaient uniquement intéressés par la réactivité du milieu, par la science de l’environnement et l’astrophysique ancienne. Peu importe ce qui était arrivé et ce qui allait arriver puisque la mort et la destruction étaient, de toutes façons, incontournables.
Leur seule occupation était d’analyser et d’observer, afin de dresser des modèles, afin de soupeser le sort que l’humanité avait réservé à la planète bleue, afin de connaître la suite des événements quand plus personne ne serait là. Une sorte de contre-espoir nihiliste. Les discussions qui s’ensuivaient étaient intéressantes, passionnées même, et se terminaient toutes sur des pronostics concernant l’âge de la mort totale de la Terre. Ibam pensait que la Terre ne passerait pas le cap de l’an 2090 du calendrier grégorien de Jenna. Lan était plus modéré et plus confiant dans la vitalité mystérieuse du monde et de l’univers. Jenna elle, se contentait de "l’Ici et maintenant" que sa grand-mère répétait souvent à ses parents et que sa mère avait tenté de lui faire comprendre après la mort de son père.

Les trois autres amies du groupe, toutes nées la même année que Jenna et s’aimant comme des sœurs, avaient demandé, par aspiration, à être rattachées au secteur des Soins du groupe. Elles partageaient moins de temps avec Jenna, Ibam et Lan qui, eux, n’ayant plus accès aux serres détruites par les tempêtes de vent, avaient fini par ne plus s’occuper que d’observation pure.
Ibam avait déniché un ordinateur de la dernière génération à avoir été produite, dans la salle du haut de la maison de Jenna. Il savait qu’elle cachait de la destruction tout un tas de souvenirs de sa famille, mais cette idiote n’avait aucune idée de la valeur de ce qu’elle protégeait, et c’est avec beaucoup de peine et d’arguments qu’il avait pu sortir de sous les montagnes de sacs et de cartons d’archives, ce vieux bijou presque neuf.

-  Sa dernière mise à jour date de la dernière connexion à la plateforme unie, on pourra le raccorder au cluster directement. Ton père avait su l’entretenir Jenna, il est parfait !

-  Tu es sûr que ça va marcher ’Bam ? Ça fait... vingt-deux ans qu’il n’a pas fonctionné !

-  Tous nos ordinateurs datent pour les plus récents de 2034, alors imagine. Celui de ton père a été conditionné plus tôt c’est vrai, mais à cette époque les composants étaient encore en silicium. Ce qui nous intéresse Jen, c’est qu’on va pouvoir récupérer les données de ton père pour nos modèles.

-  Toujours pour connaître le sort de la Terre ?

-  Oui, et crois-moi si je te dis que son sort définitif, eh ben, c’est pour bientôt...

-  Ah ! Et autrement dit ?

-  Jen, enfin, au train où vont les choses… Les dés sont jetés ! Bon, ne fais pas cette tête. Écoute, tout à l’heure, après le repas 3 on fait une sorte de bilan avec Lan, avant de mettre l’ordinateur de ton père dans le réseau, au cas où ça se passerait mal, tu vois...

"Ici et maintenant, ici et maintenant", se répétait Jenna.

Elle jeta un œil par la fenêtre en partie opacifiée par de vieux panneaux anti-UV autocollants. Elle passa sa main dessus, la vitre était chaude. Dehors, le ciel était, comme toujours, de ce blanc sali, laiteux, incandescent, chargé d’humidité irradiante quand les vents ne se déchaînaient pas, sinon plein de nuées d’une poussière rosâtre venue d’on ne sait où. Dans les deux cas on ne pouvait plus se tenir à l’extérieur. Et idem pour les jours lunaires : les ciels étoilés, les aurores boréales, les cycles de la lune, les étoiles filantes, les constellations, la Voie lactée faisaient partie des livres désormais et de la mémoire de ceux qui gardaient de la bonne volonté. Le ciel restait définitivement opaque, sans soleil, ni lune.

Sur le vieux meuble en bois de ses parents, était posée, juste là, une photo d’eux trois. Elle était bébé et son père la transportait dans une chaise à dos. Ils étaient devant une grande cascade écumeuse, au-dessus d’une gorge rocheuse clairsemée d’arbres variés de verts tendres et, sous un ciel extraodinairement bleu, des épilobes graciles tendaient leur corolles roses vers le soleil d’été.

Bien sûr, c’était venu progressivement tous les petits changements du temps et ses cycles en désordre, toutes les transformations discrètes d’adaptation du vivant, toutes les extinctions. Tellement progressivement que ses parents lui avaient raconté à quel point les gens n’avaient rien vu venir, parce que les dirigeants du 20e siècle n’avaient pas réagi à la mesure du désastre annoncé, et que plutôt que de bloquer le système industriel dévastateur d’un coup net, ils s’étaient acharnés à continuer à construire, détruire, produire, mentir, s’enrichir. Ils avaient joué la mauvaise carte.

Elle n’avait jamais connu de températures inférieures à 14° C pour sa part, jusqu’à l’emballement soudain de 2035. Cette année-là, l’hiver, très doux comme depuis toujours, n’avait pas eu lieu. On avait eu le sentiment de températures bloquées entre le début de l’automne 2034 et le 1er janvier 2035. Les gens s’étaient étonnés, et une inquiétude impalpable avait assombri les plus sereins.

Les dirigeants des nations et le grand groupe Bil2 qui donnait les ordres de la production mondiale via les bourses des capitales, les directoires internationaux des trois trusts, tous avaient faits d’étranges annonces sur le comportement à tenir dans les mois qui viendraient. Aucun doute : eux savaient que ça tournait mal, à preuve, la construction de la Base sur les roches à lichens géants du Groenland, au pôle Nord, rebaptisé le Pôle vert, puisque ce fut bientôt l’unique endroit sur Terre portant encore de la végétation. Lan lui avait d’ailleurs soutenu que la production des sachets venait de là, mais sans certitude, puisque plus personne ne savait si la zone Pôle vert était encore porteuse des uniques végétaux terriens aujourd’hui. La Base restait muette sur ces questions.

Ensuite, après l’absence d’hiver, un autre sujet de désespoir et d’effroi avait pris place : il n’y eut simplement pas de printemps. Rien. Pas une once de sève, pas un gramme de renaissance, ni sur terre, ni dans le ciel.

Le désespoir ne dura pas longtemps puisque le premier cyclone A, quelque chose de jamais vu ni même anticipé, prit naissance au milieu de l’océan Atlantique et tourna sur Terre pendant trente et un jours sans perdre de puissance. Les inondations, les destructions, poussèrent les hommes à déserter les endroits qui leur semblaient les plus exposés.
Dans une panique générale, des convois d’humains en files interminables, semblables aux images de fourmis qu’elle avaient vues dans le livre de son grand-père sur les animaux d’Afrique, montaient vers le nord pour éviter les tempêtes, la surchauffe et les côtes. Ce fut la première grande vague de désertion, car il y eut deux autres cyclones (B et C), en tous points similaires par la force et la taille, dans les mois qui suivirent et qui engendrèrent les mêmes effets.

Personne n’a jamais su combien d’humains périrent cette année-là. Certains affirmaient que plus des trois quarts de l’humanité avaient disparu. Les nations s’éteignirent, les frontières disparurent, la Base fut mise en place. L’humanité s’était réorganisée. Il n’y eut plus de cyclones, il n’y eut plus jamais de saisons, et, peu à peu, la Terre se mua en une planète rocheuse, désertique, et hostile.

Jenna, Ibam et Lan, attendaient "le trio" comme ils surnommaient leurs trois amies Vara, Mila et Lué, la main dans le sachet, picorant le contenu 3. Ibam faisait le compte rendu des dernières observations enregistrées sur la vitesse des vents de la zone est.

-  Tu comprends, Jenna, on veut savoir s’il y a encore des cycles sur Terre.

-  Tu veux dire des cycles de vent ?

-  Oui, par exemple, car ça indiquerait la persistance de rythmes biologiques, tout espoir ne serait donc plus perdu !

L’arrivée de leurs amies interrompit Lan.
Elles avaient passé une journée difficile à tenter de sauver des jumeaux nouveaux-nés de la déshydratation, mais sans succès. Lué expliquait que malgré les soins et l’évolution de la température corporelle humaine globale, beaucoup de nouveaux-nés ne parvenaient pas à se faire au passage du ventre maternel à l’atmosphère protégée. Selon Vara la spécialiste, il faudrait encore quelques années pour que la biologie du petit Terrien ait oublié l’ancien monde.

-  Ça ne peut pas aller si vite vous comprenez !

-  C’est mal parti alors, répartit Ibam. Parce que mes amis, j’ai le regret de vous annoncer que les températures continuent d’augmenter. Ainsi que la quantité de jours interdits et ça, vous savez ce que ça veut dire, pas besoin de dessin.

Les amis se regardèrent. Chacun à sa façon tenait à sa Terre, et l’idée que c’était vraiment, cette fois, la fin de la vie leur était désagréable.
Lan prit la parole :

-  Personne ne peut savoir ce qui arrivera une fois que l’humanité aura disparu. Pour le moment nos modèles sont optimistes quant à une reprise de la vie.

-  Malgré l’état de l’atmosphère, Lan ?

-  Oui, malgré cette atmosphère. Mais pour ce qui est de l’humanité, par contre, c’est terminé, nous, nous ne pouvons pas aller plus loin.

-  Combien de temps nous reste-t-il ?

-  Dans les conditions actuelles, je dirais... le temps que le dernier nouveau-né meure, et que nous disparaissions. Mais si les conditions empirent subitement et si les convois de sachets cessent, ce sera immédiat. À mon avis, nous ne passerons pas l’an 2090 du calendrier de nos parents.

-  Pour nous, je te crois, mais le reste…

Lan restait confiant.

-  Voilà pourquoi, dit brusquement Jenna, et elle s’adressa à ses amis d’un air grave, il faut d’arrache-pied laisser notre histoire et la mémoire de l’humanité que nous avons récoltée, bien à l’abri.

-  Pour qui ? pour quoi, Jenna ?

-  Écoute, ma mère m’avait raconté qu’avant l’humanité, les dinosaures peuplaient notre monde et s’éteignirent sans que l’on sache vraiment très bien pourquoi, ni comment. Une atmosphère incompatible au maintien de la vie en tout cas. La vie a réapparu ensuite, et ce fut notre avènement. Si les dinosaures avaient laissé leur mémoire, alors on aurait été plus malin.

-  Va savoir si ça ne fut pas le cas, Jenna ? Le problème c’est que n’étant pas dinosaures nous n’avons pu la voir. Si ce qui vient après nous n’a rien d’humain et pas les moyens de comprendre, alors tout ça, c’est peine perdue !

Il fit un geste large dans l’air épaissi par le soir tombant, un demi-cercle sur l’horizon fermé.

-  Je m’en fiche ! Je continuerai à protéger la mémoire, celle que je contiens dans la salle du haut !

-  Ta fameuse salle du haut...

Lué était calme et souriante, ses épaules osseuses étaient bien jolies et son port de tête gracieux sur son cou mince. Jenna fixa les deux petits yeux ronds comme des noisettes de son amie et elle se sentit heureuse d’y lire cette paix intérieure qu’elle ressentait aussi.

-  OUI !

-  Nous aussi, ne t’en fais pas. Nous allons mettre toutes les archives informatiques, les données et nos modèles sur le cluster du groupe. Personne n’y touchera et on le gardera sous terre, à l’abri des radiations. Et qui vivra verra, et qui viendra... trouvera.

La salle du réfectoire était devenue silencieuse.
Le responsable du groupe avait relevé les sachets vidés puis les avaient placés dans le véhicule à pile solaire pour l’acheminement habituel vers un endroit inconnu, en ayant eu soin d’inscrire la quantité nécessaire de sachets pour la livraison du lendemain.
Et chacun était reparti par le tunnel central qui descendait sous terre, afin de regagner son abri personnel.
La lumière blanche de ce jour solaire, ce 16 janvier 2051, avait fait place au noir du jour lunaire.
Un vent chaud ininterrompu balayait la Terre stérile dans un hululement permanent.

Et Jenna, au repos dans un vieux fauteuil plein de souvenirs, ferma ses paupières lourdes sur le portrait souriant de ses parents devant la grande cascade au milieu des fleurs et du soleil.

Sophie Desprez
Saint-Didier, le 8 septembre 2016.

1. À cause du vent solaire et des spirales de Parker trop puissantes, qui ces jours-là, détruisent les tissus vivants longuement exposés.

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