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Keit, Alain (livre)
Brunius et le cinéma (2015)
publié le mercredi 23 décembre 2015

par Lucien Logette
Jeune Cinéma n°369-370, décembre 2015

Alain Keit, Brunius et le cinéma, Jean-Michel Place, 2015.

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Que Jacques-Bernard Brunius revienne sur le devant de la scène, nous serons les derniers à nous en plaindre.
L’homme fut trop longtemps réduit à ses quelques performances peu oubliables d’acteur chez Prévert et Renoir, à ses quelques courts métrages des années 30, souvent cités mais peu souvent vus, ou, pour les historiens de la critique, à sa participation aux meilleures revues de cinéma des années 20 à 40, de Cinéa, Ciné pour tous à L’Écran français.

Les deux ouvrages publiés par L’Âge d’Homme il y a trente ans, sous l’égide de Jean-Pierre Pagliano, son Brunius, et la réédition de En marge du cinéma français, avaient fait le bonheur des amateurs avant que le silence ne retombe.

Et puis, Doriane Films et Les Films de l’Équinoxe ont édité en 2010 un double DVD réunissant ses quatre films français accessibles (à quand ses films anglais des années 50 ?).
Et puis de jeunes chercheurs se sont intéressés aux traces qu’il avait laissées, certains, comme Grégory Cingal, poussant l’enthousiasme jusqu’à composer une anthologie de ses textes, bien au-delà de ceux qui concernaient le cinéma - anthologie copieuse que les éditions du Sandre publieront dans le courant de l’année qui vient. Alleluia.

Dernière manifestation en date de cette sortie du purgatoire, ce Brunius et le cinéma, dû aux éditions Jean-Michel Place, insubmersible maison qui coédita jadis avec Jeune Cinéma un recueil des textes de notre fondateur Jean Delmas (toujours disponible, s’adresser à la revue).

Dans une collection, "Le cinéma des poètes" - projet longtemps caressé par notre ami Alain Virmaux, qui n’avait pu rassembler et publier que les textes de Philippe Soupault et d’André Delons - où l’on annonce des études sur Michaux, Breton, Queneau, Aragon, Desnos, Benjamin Fondane, Epstein (on connaît mal son œuvre poétique, mais pourquoi pas ?) et Duras (là, il va falloir nous persuader de la veine poétique de Marguerite). Fort bien.
Que Brunius trouve sa place dans cette prestigieuse cohorte, c’est une promotion inespérée, et, après tout, si sa poésie ne se situe pas sur les mêmes hauteurs, son rapport au cinéma est incommensurablement plus important que celui de ses collègues. L’accueillir dans une telle collection n’est donc pas lui accorder un honneur immérité.

Encore faudrait-il que soit fournie la réponse à une question : sur quoi s’appuie l’auteur de Brunius et le cinéma pour nous prouver qu’il s’agit d’un poète ?
Les poèmes publiés par Brunius dans des revues confidentielles se comptent sur les doigts des deux mains et les anthologies dans lesquels certains ont été repris sont introuvables.
Les dizaines de poèmes de Je dors donc je suis, qu’il rêvait de voir éditer, sont restés dans ses cartons, ainsi que Vie subite, recueil de jeunesse dont nous avons pu copier jadis les manuscrits, ainsi que les plusieurs centaines de comptines anonymes qu’il avait rassemblées pour faire plaisir à Jacques Prévert.

Nous sommes donc devant un poète dont l’œuvre n’est accessible qu’à qui va la chercher dans les coins, bibliothèques pointues ou amateurs choisis.
Peut-être Alain Keit a-t-il pu puiser à quelques-unes de ces sources, en tout cas, il n’en apparaît nul signe dans l’ouvrage.

L’auteur semble partir du principe que Brunius est un poète et que la chose est si connue qu’il n’est pas besoin de l’étayer par quelque preuve, un vers ou une image. Alors qu’il eût été passionnant d’analyser le rôle que joue le cinéma dans certain de ses poèmes, Au théâtre du fond du lac, Hallaliberté ou Vois-tu ? ou, par exemple, comment Lendemain d’incendie résonne, face au film d’Humphrey Jennings, Fires Were Started.

Ou, à défaut de sa poésie formelle, prendre en compte les grands articles des années 20, ceux des Cahiers d’art, de La Revue nouvelle et, évidemment, de Du cinéma et de La Revue du cinéma, dans lesquels Brunius développe un véritable art poétique en liaison avec l’écran, comme Desnos ou Albert Valentin au même moment.

C’est ici, plutôt que dans l’article souvent cité de Minotaure, Dans l’ombre où les regards se nouent (1938), bilan d’une décennie où ses espoirs dans un cinéma à la hauteur des attentes de ses débuts se sont effilochés, que s’affirme sa position, face à l’écran encore magique. En huit ans, il passera de L’Âge d’or, c’est-à-dire du point sublime de la poésie surréaliste au cinéma, à Sources noires, son estimable documentaire didactique sur le pétrole - juste suffisamment de temps pour constater que la poésie et le cinéma ne voyageaient pas dans le même convoi.

Non pas que Alain Keit ait accompli un mauvais travail (1) : après une rapide présentation du personnage, il examine soigneusement les quatre films de Brunius restaurés par les Archives du film et disponibles en DVD, Autour d’une évasion (1933), Records 37 (1937), Sources noires (1938) et Violons d’Ingres (1939).

Rien à reprocher. Rien de particulièrement neuf non plus.
Car reste entier le cœur du problème : où se situe le poète dans ces œuvres ?
En quoi obéissent-elles aux grandes espérances initiales, lorsqu’il pouvait écrire : "Rien ne saurait me limiter, ni moi, ni ce que j’aime" et qu’il n’avait pour objectif que "l’Amour, le Désir, la Révolution et le Rêve" ? La désillusion a été du même ordre pour tous les membres du groupe surréaliste qui se sont approchés du cinéma : hors les quelques expérimentations muettes facilités par le mécénat, l’infortune a été continue. On le sait, mais cela valait la peine de le vérifier de plus près dans le cas de Brunius, l’un des seuls, avec Valentin, à en avoir fait profession.

Pas beaucoup de poésie, donc.
Il faut dire qu’à partir du moment où il est écrit (p. 26) : "La poésie étant indéfinissable, comment la déceler ?", la pertinence de l’intitulé de la collection semble moins assurée - "le cinéma des indécelables" ?
Surtout si on ajoute (p. 27) : "Faut-il écouter, lire, regarder ceux qui sont appelés poètes ou ceux qui ont pensé et tenté de nommer la poésie ? Il faut s’épargner tous ces exercices."
Certes, ça demande moins d’efforts, mais, à ainsi se ménager, on tire vers la transparence.
Et on pousse l’économie jusqu’à ne pas aller vérifier - les dictionnaire du cinéma sont pourtant faits pour ça - les dates de maints films, parfois distribuées à trois ans près (Cœur fidèle, par exemple).
Et on donne des renseignements erronés. (2)
Et - on croit rêver - on déclare que Cocteau est "un autre cinéaste surréaliste" - Cocteau, pour lequel les surréalistes, et Brunius le premier, n’ont jamais eu d’injures assez fortes !

Quel dommage également que l’ouvrage n’ait pas été relu, ou alors avec une truelle, tant foisonnent les erreurs factuelles et les coquilles - jusqu’aux notes, qui de la 50 à la 72, ne correspondent pas aux chiffres du texte.
La collection n’en est qu’à ses débuts, laissons-lui une chance. Mais souhaitons que les prochains volumes constituent des ouvrages de référence un peu plus fiables.

Lucien Logette
Jeune Cinéma n°369-370, décembre 2015

1. Et comme il se réfère souvent aux travaux de Jean-Pierre Pagliano et de Lucien Logette, nous sommes prêt à toutes les indulgences.

2. Parmi d’autres, la participation de Brunius au Schpountz de Pagnol (d’ailleurs daté 1939 au lieu de 1937), sous prétexte qu’un certain Borel figure au générique, alors que JBB n’a utilisé ce pseudo qu’à partir de l’été 1940, à la BBC.

Alain Keit, Brunius et le cinéma, collection Le cinéma des poètes, Jean-Michel Place, 2015, 112 p., 10 euros.

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