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Lumière des étoiles mortes (la) (1993)
de Charles Matton
publié le mardi 15 mars 1994

par Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°226, février-mars 1994

Charles Matton, qui a attendu 20 ans pour réaliser son troisième film, aborde, avec La Lumière des étoiles mortes le genre périlleux de l’autobiographie.

Qui dit souvenirs d’enfance dits souvent complaisance pour la nostalgie et étalage de sentiments. Écueil évité d’emblée par quelques images sèches d’animal mort.
Mais c’est sur un autre écueil que manque de capoter le film, celui de la trop belle image.

Passe encore le choix des paysages magnifiques, de maisons de rêve, de bibelots précieux ; nous sommes dans la France des châteaux et non dans celle des chaumières. Mais la manière d’éclairer, de cadrer, de faire briller les contours relève de l’esthétique de la vitrine. Et après un certain agacement, on devient inquiet ; cette joliesse pourrait bien abâtardir le sujet lui-même, l’évocation d’une éducation de guerre. Bien gentils les Français qui "reçoivent" l’occupant en 40, bien corrects ces Allemands vert-de-gris.

L’inquiétude se dissipe quand se précise le vrai thème du film, l’amitié qui lie un enfant "seul" et l’ordonnance du capitaine. dans une maison trop pleine de femmes, au père distrait, l’Allemand figure un grand frère de rêve.
Il écoute, fait des modèles réduits, tient des propos d’adultes, de ceux qui font se dresser sur la pointe des pieds et explique la fascination du miroir.

Autour de lui, les autres Allemands font un temps figure de clichés : le colonel violoniste, l’aumônier amateur de beaux chevaux, le nazi anti-intellectuel, les soldats-paysans qui fraternisent aux cuisines et aux étages.
Mais petit-à-petit, les clichés s’effacent. Le colonel déplore l’invasion russe, l’aumônier est saisi par le désespoir, le nazi attend son heure.
Matton sait distinguer entre Allemands et Allemands et son jeune intellectuel n’est pas qu’un bon copain pour l’enfant Charles, c’est lui qui à, l’heure de l’horreur, perdu sur le front russe, témoigne dans ses lettres de ce qu’il ne faut pas ignorer.

Face à ces Allemands en pleine métamorphose, Matton a campé des personnages français atypique : une galerie de femmes un peu bizarres, comme la grande sœur mystique, la femme juive terrorisée, les deux domestiques, l’une frustrée et l’autre bien en appétit ; un père énigmatique - Balmer - silencieux, qui défend son jardin secret, la passion du jeu, et le directeur du casino qui joue au cynique et meurt en clown grandiose pour "couvrir" la fuite de la Juive.

On s’aperçoit en cours du film que la beauté des paysages prend un sens : une certaine abstraction qui fait d’une île heureuse, une image de l’ignorance ; le casino notamment, une apparition blanche au-delà de l’espace, figure un peu comme le navire d’Amarcord un lieu de rêve.
Tout cela rend plus insoutenable l’explosion de l’horreur, la flambée de la maison des voisins juifs quand elle éclate comme un cauchemar.

L’étoile morte qui donne son titre au film, c’est la conscience du jeune Allemand perdu sur le front russe, et sa lumière le témoignage de ses lettres que reçoit l’enfant Charles sans doute après sa mort.

Deux fois l’horreur est distanciée.
Par les mots d’abord : quand on lit "J’ai vu écarteler une partisane entre quatre motocyclettes", c’est terrible mais ça reste des mots.
Et puis quand l’enfant découvre les lettres et "imagine" ce qu’elles disent, Matton nous donne l’imaginaire enfantin, un monde blanc rayé de rouge où sont massacrés les soldats, où le colonel déserte, son cheval pendu, où l’aumônier est saisi par le désir de meurtre, le nazi égorgé à coup de faux. Et deuxième filtrage, pour apprivoiser et faire sien le souvenir de l’ami, l’enfant organise une représentation avec son petit théâtre de soldats de plomb.

En fin de parcours, on ressent - malgré l’esthétisme - La Lumière des étoiles mortes comme un bon et beau film où le refus de l’oubli et le besoin de lucidité relèvent d’une double exigence privée et civique.

Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°226, février-mars 1994

La Lumière des étoiles mortes. Réal, sc : Charles Matton ; dial : Charles et Sylvie Matton ; ph : Jean-Jacques Flory ; mus : Nicolas Matton ; mont : Catherine Poitevin. Int : Jean-François Balmer, Caroline Sibol, Richard Bohringer, Léonard Matton, Cécile Vassort, Thomas Huber (France, 1993, 110 mn).

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