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Symphonie des brigands (la) (1936)
de Friedrich Feher
publié le samedi 21 mars 2009

par Bernard Chardère
Jeune Cinéma n°322-323, printemps 2009

La Symphonie des brigands (The Robber Symphony), film musical de Friedrich Feher, a été sélectionné au Festival de Venise 1936, et présenté dans sa version anglaise.

Il n’a pas obtenu la "Mussolini Cup" (l’ancêtre du Lion d’or entre 1934 et 1942), pour le meilleur film étranger (Duvivier l’a reçu en 1937 pour Carnet de bal).
Mais il a bénéficié d’une mention spéciale du jury.

Le générique

Le générique est très brillant (cf. infra).
Les dialogues sont d’Anton Kuhl (1890-1941), adaptateur d’opérettes, qui avait déjà travaillé avec Féher en 1928-1929.
Le chef opérateur, Eugen Schüfftan (1893-1977), a eu plusieurs carrières entre Wroclaw et New York, de Lang à Franju : entre 1893 et 1917, l’Allemagne au temps du muet (Metropolis, Les Hommes le dimanche) ; Paris avec les émigrés de passage, Pabst, Siodmak, quatre films pour Ophüls ; Hollywood, où il filmera pour Sirk et Ulmer, mais aussi L’Arnaqueur pour Rossen ; Paris de nouveau pour Astruc, Duvivier, Carné, Franju, Mocky.
Quant au producteur, Robert Wiene (1873-1938), nul ne l’ignore comme réalisateur, depuis Caligari.

On peut se poser quelques questions.
Robert Wiene a-t-il supervisé le film ?
Quel fut le rôle de Jack Trendell, à la fois au scénario et à la production ?
Tout fut-il tourné en studio, ou y eut-il des prises de vues dans les Alpes ?

Dans The British Film Catalogue, The Robber Symphony est annoncé comme "bilingue". Alexandre Rignault fait partie de la distribution anglaise, mais non Françoise Rosay, ni Henry Valbel et Jim Gérald. Existe-t-il encore des copies de cette version (sans Françoise Rosay) ?

Le négatif aurait été détruit lors d’un bombardement de Londres en 1943.
Une copie fut plus tard refaite aux Pays-Bas, avec des sous-titres hollandais.
Une reprise provoqua un regain d’intérêt pour Feher. Idem pour l’Allemagne.

Le générique est surprenant aussi.

À côté d’un scénariste et d’une production britanniques, le décorateur et l’opérateur sont allemands, alors que l’interprétation, française avec Françoise Rosay, Alexandre Rignault et Jim Gérald, anglaise avec George Graves et Webster Booth, germanique avec le brigand Curt Bois qui sera plus tard le valet de Monsieur Puntilla, est complétée par Magda Sonja (dans la vie madame Feher), et le petit Jean Feher.
Friedrich Feher signe la musique mais ne la dirige pas.

L’accueil critique

Les historiens

Carl Vincent : (1)

"C’est une œuvre très originale et personnelle. Et, chose extrêmement rare, Feher en fut vraiment le seul auteur. Il imagina, non seulement le thème, mais il composa encore la musique d’accompagnement qui fait si bien corps avec lui, et il mit en scène les aventures burlesques, féeriques et plaisamment fantaisistes des musiciens ambulants, des bandits mélomanes et de la mégère travaillée par l’amour de l’or qui en sont les héros.
Une curieuse atmosphère enveloppe ces aventures : le décor composé et, à certains moments, presque expressionniste y voisine avec le décor naturel : la montagne, la forêt. Dans leurs enchaînements se succèdent des effets comiques originaux, une pure poésie, une observation rejoignant parfois l’outrance et des trouvailles à travers lesquelles le mystère se double d’une inspiration débridée.

La Symphonie des brigands paraît née d’une imagination en proie au rêve.
Elle commence par une sorte d’ouverture lyrique dans laquelle naissent les principaux thèmes musicaux. Cette aventure est jouée par des bandits mélomanes groupés à l’avant-plan d’un paysage de montagnes et tous affublés du même petit chapeau rond. Toutes les tendances de l’ouvrage sont en puissance dans ces détails. L’intrigue se noue alors par les voies du mystère, puis se développe dans la fantaisie musicale, puis dans la fantaisie purement cinématographique.
À plus d’un moment, la musique est le seul langage par lequel s’expriment les acteurs. Parfois les deux fantaisies se rejoignent et l’on se trouve devant un accent neuf dans lequel on ne sait ce qu’il faut admirer le plus : l’imagination, la poésie burlesque, l’originalité ou l’étonnante réussite de leur dosage. Les morceaux de valeur abondent. C’est tantôt le rassemblement des pianos mécaniques, tirés par des ânes récalcitrants et leur périple échevelé, puis leur ensevelissement dans les chemins neigeux de montagne. C’est tantôt le solo ironique dans le silence de la forêt d’un piano enseveli, invisible, ou bien enfin la symphonie moqueuse de l’ensemble des pianos, mystérieuse symphonie qui ouvre les portes du domaine de plaisants sortilèges.

C’est grâce à ce film de Feher que l’école anglaise a, elle aussi, son œuvre de folie généreuse et inspirée, de cette folie si proche de l’imagination poétique".

Un film qui suscite pareils éloges sous la plume retenue de l’historien Carl Vincent mérite sans doute qu’on le voie, qu’on le revoie au fil des ciné-clubs et autres salles d’art et essai. Il mériterait une ressortie en copie restaurée, et un DVD bien sûr.

Henri Colpi : (2)

"Peut-être sa meilleure œuvre", disait, à propos de l’opérateur Eugen Schüfftan, le jeune Henri Colpi. Pour la musique : "La grande partition du cinéma anglais n’est-elle pas celle de Friedrich Feher, l’Autrichien de La Symphonie des brigands ?"
Et encore : "Une féerie charmante, aux images admirables, accompagnée par (bien plus, composée plan par plan, comme un dessin animé), sur une agréable partition de Feher lui-même".

En 1963, Colpi est un peu en retrait (3) :

"Les premières images de ce film étrange tourné à Londres en 1936 présentaient un orchestre insolite : les exécutants étaient accoutrés à la manière de brigands endimanchés issus en droite ligne de la tradition des clowns anglais, frac élimé, haut de forme, mines patibulaires. Les timbales débutent, les divers instruments s’agglutinent et, lorsque éclate le thème principal, le générique de The Robber Symphony s’inscrit sur l’écran. [...] La Symphonie des brigands contait une histoire d’enfant, la poursuite d’un magot caché dans un piano mécanique, avec intervention de brigands et d’un bon génie. Le ton rappelait la manière de l’avant-garde, la fantaisie le disputait à la cocasserie, le traitement voulait que le dialogue fût pratiquement inexistant. La partition couvre la presque totalité de la bande. Il s’agit somme toute d’images montées sur la musique. Assurément, Friedrich Feher n’est pas un compositeur de premier ordre et il n’y a rien de tellement symphonique dans sa symphonie axée sur deux motifs agréables à l’oreille, surtout Patria, celui affecté au piano et pourvu de couplets. Il n’empêche que la tentative était originale d’écrire une partition et de tourner ensuite les images adéquates. La Symphonie des brigands est un des rares longs métrages qui s’apparente au dessin animé".

Au début des années 60, une ressortie du film en Allemagne suscita de l’intérêt : "Tout ce qu’il y avait de nouveau et d’actuel dans l’art", que Feher disait rechercher, ce n’était pas pour lui le naturalisme, mais une transfiguration poétique, distanciée vers un grotesque surréaliste, magique. Le décor fabriqué, ornemental, se prolonge dans la nature : le rapport entre l’être et le paysage, comme le remarquait Bela Balasz, souligne la situation et intensifie le suspense". Martin Osterland (Neue Filmkunst, Göttingen, 1964).

Les journalistes italiens en 1936

Sandro De Feo (Il Messagero, Rome, 25-8-1936)

"Feher, qui est un compositeur, avait composé la partition La Symphonie des brigands, qui lui avait donné l’idée d’une adaptation filmique.
Mais quel film ? Et naquit ainsi ce film grotesque, conçu en suivant la ligne de la partition musicale. Film à l’envers, donc. Le thème principal de cette bizarrerie n’est pas différent de celui du Million de René Clair.
Sauf qu’il ne s’agit pas ici d’un billet de loterie, mais d’un magot de pièces d’or. […] Nous avons dit grotesque, mais les limites entre le grotesque et la farce ne sont pas bien claires. Quoi qu’il en soit, on ne peut nier qu’il y ait une certaine adéquation entre l’action et l’inspiration musicale du musicien-réalisateur. Mais, comme dans le récent film expérimental d’Alexandrov Les Joyeux Garçons, l’effet, ici, n’est pas d’harmonie, mais de dysharmonie".

Mario Gromo (La Stampa, Turin, 25-8-1936)

"L’avant-garde de cette Symphonie - et tant pis pour les bien-pensants - est une avant-garde d’arrière-garde.
Elle se montre surtout dans les décors et les maquillages, dans le goût de certains "cabarets" d’il y a dix ans.
Elle s’épuise entièrement dans ces décors et ces maquillages, parce que les vraies intentions du film sont de nous offrir un grotesque musical (formule qui n’est pas neuve, voir Les Joyeux Garçons d’Alexandrov), et se résolvent dans le ballet, soutenu par un commentaire musical très intelligent.
Ces grotesques, apparemment mystérieux et difficiles, ont, de leur côté, un énorme avantage : ils peuvent exploiter une formule, et si le film de ce soir allait jusqu’à son terme comme il avait été mis en place dans sa première moitié, cela eût été certainement un film amusant.
Ce petit monde de fable et de plateau, musiciens ambulants, jongleurs, gendarmes et voleurs un peu marionnettes, nous l’avions dégusté avec plaisir dans son habile et cohérente déformation, dans une suite de petites trouvailles musicales et mimiques, autour de l’histoire du magot volé et des imprenables brigands. C’était un théâtre de marionnettes raffiné, pour des enfants adultes très exigeants.
Et puis soudain, cette atmosphère qui semblait si heureusement réussie se casse. On était parmi les praticables, les panneaux, d’un goût sûr et malicieux, et voici cette même histoire, ces mêmes marionnettes, qui se trouvent jetées au bord de la mer, dans une forêt, dans les montagnes, mer, forêt, montagnes vraies, pour des gens, pas pour des marionnettes…
Un essai qui pouvait être entièrement savoureux, intelligent, et qui s’arrête à mi-chemin ; sort commun à quelques tentatives en ce sens, parce que quand l’œuvre est entièrement réussie, on ne parle plus d’avant-garde, et s’affirme une nouvelle parole d’art".

Francesco Pasinetti (Gazzetta di Venezia, 25-8-1936)

"Il y a quelques années Friedrich Feher, avec Magda Sonia et le petit Hans vinrent tourner un film en Italie : Il suo bambino. Le même trio nous revient aujourd’hui avec cette Robber Symphony, plus engagée.
En substance, ce film voudrait être la visualisation d’une symphonie (composée et dirigée par le même Feher), non en motifs abstraits mais dans une histoire réelle, certes un peu fantastique, qui se passe dans un pays indéfini. […]
Il y a aussi d’autres petites trouvailles qui contribuent à un ton bizarre, presque toujours humoristique ou grotesque que le film atteint dans son ensemble : voir par exemple la scène des bandits congelés dans le chariot où ils se sont réfugiés, et surtout l’entraînante séquence où tout, personnes, animaux, choses, prend un rythme toujours plus accéléré de rumba.
La musique, naturellement, constitue la tessiture à laquelle l’action est subordonnée : une musique composite, entre le mélodrame du 19e siècle et la valse viennoise, non sans rapprochements étranges avec des motifs plus actuels : nous croyons percevoir aussi dans la musique la même intention humoristique que dans le reste".

Filippo Sacchi (Corriere della sera, Milan, 25-8-1936)

"Selon Feher, la musique ne doit pas être que l’accompagnement de l’image, parce que le son a ses possibilités dramatiques. La Symphonie des brigands devrait être une application intégrale de cette possibilité. La musique y est traitée non comme un arrière-plan, mais comme un personnage, et même exactement comme la star du film (en fait, la seule…).
Chaque épisode, chaque action, même minime, commence toujours sur la première note d’une phrase musicale. C’est pour cela qu’on l’appelle film "composé", pour dire que l’auteur, qui est justement Feher, homme à facettes, scénariste, réalisateur et auteur de la musique, l’a composé justement comme on peut composer une sonate ou une symphonie.
Vue ainsi, la théorie peut avoir un aspect problématique et nouveau. Dans son application, elle se résout principalement à ceci : un film où la musique, tant pour ses proportions, que pour la qualité de son exécution (tout le film est accompagné sans arrêt par un vrai orchestre de cent musiciens) a une importance bien plus grande que celle qu’elle a habituellement dans les autres films.
En ce qui concerne sa valeur dramatique, il est vrai que la musique est continuellement utilisée pour souligner l’image, mais, pour le faire, Feher a dû choisir une matière très particulière, une pure fantaisie du genre paradoxal et humoristique, où, parmi les personnages, il y a trois chanteurs, un clarinettiste et un basson, et toute l’intrigue est construite sur les aventures d’un orgue de Barbarie (qui à un certain moment est miraculeusement multiplié par cinq) où a été cachée une chaussette contenant un magot volé.
La chasse à ce trésor constitue l’intrigue. Il y a certainement de l’esprit, de l’ingéniosité et ça et là un rythme caricatural à la René Clair. Et ne manquent pas les trouvailles, tant musicales que visuelles. Mais certaines parties sont un peu molles, et pour que tous les gags portent, il eût fallu mieux les soutenir par les interprètes. En tout cas c’est un film original, intéressant et qui, malgré ses minces perspectives commerciales, méritait d’être présenté au Festival".

Marco Ramperti (L’Illustrazione italiana, Milan, 30-8-1936)

"La musique est vraiment la raison d’être de l’anglais Robber Symphony, une très étrange, très intéressante production qu’une partie du public a accueillie grossièrement, mais sur laquelle nous appelons l’attention des gens studieux et des fins esprits curieux.
Friedrich Feher a fourni musique et mise en scène à ce film, dont le prétexte est une fable de vols successifs comme dans certains contes des Mille et Une Nuits.
Mais il faut signaler d’abord la musique, pour sa continuité significative, qui fait qu’elle prévaut toujours sur l’action, au lieu de la seconder comme c’est habituel. Et ce serait celle-ci, la nouveauté expérimentale digne d’être remarquée, si déjà l’intrigue et son traitement cinématographique n’étaient suprêmement agréables ; si cette confusion romanesque de bêtes, de paysans, de musiciens, de malandrins ne composait pas déjà, très plaisamment, un tableau de véritable humour hogartien et rowlandsonien".

Giorgio Vecchietti (Lo Schermo, Rome, septembre 1936).

"La Symphonie des brigands, le seul film de la Mostra qui ait fait des remous dans le public vénitien - un grotesque musical, audacieux, varié et raffiné même si un peu longuet - a été tourné pour sa plus grande partie en Styrie, avec des acteurs autrichiens, par le Tchécoslovaque Feher, formé en Allemagne (il écrivit le sujet du Docteur Caligari).

La presse française

Le film sort à Paris en 1937.
Le public est désorienté - comme il venait de l’être avec Drôle de drame -, les critiques sont partagés.
Les uns contre - "prétentieux, ennuyeux, vaseux… réalisé par M. Feyder" ; "Une farce d’atelier qui se prolongerait exagérément, que son auteur aurait prise au sérieux… De la musique filmée… un pensum" (Georges Champeaux)

D’autres sont pour - "Une espèce de conte musical, poétique, décousu, burlesque et dansant… étrange, burlesque, un peu absurde, à la façon d’un rêve ou d’une légende, pleine d’animation et d’inventions… le goût de l’invention gratuite de certains films surréalistes" (Pierre Bost).

Repris en 1952 au Studio 28, il suscite les mêmes avis partagés.

Contre : "Surestimé… caligarisme bon marché" (Lotte Eisner) ; "Symphonie ratée… la mayonnaise n’est pas prise… le point faible de ce film, c’est assurément sa mise en scène confuse, brouillonne, jamais rythmée et surtout, c’est plus grave, lestée de fautes de goût qui mettent du plomb dans l’aile de la poésie" (André Bazin).

Pour : "On songe à L’Opéra de quat’ sous. Mais aussi aux meilleurs Chaplin… Une poésie au plus haut point désorientante, comme dirait André Breton" (Claude Mauriac) ; "Une poésie merveilleusement pure et cependant parfaitement charnelle, terrestre… Une poésie incarnée". (Paule Sengissen) ; "C’est un paradis hoffmannesque, avec des nuits étoilées et, malgré tout, lugubres, des cauchemars, un Père Noël hilare, la hotte des jouets, la barbe blanche comme un linceul - bref le domaine du délire onirique qui est aussi, à certains moments, celui de l’enfance". (Pol Vandromme).

Sans compter ceux qui voient bien quelque chose, mais ils ne savent pas quoi : "Rien n’a d’importance dans ce film… L’auteur s’est beaucoup amusé… Est-ce un pastiche ? Mais de quoi ? Y-a-t il de l’ironie ? Mais s’exerçant contre qui ?" (Jean Cau).

Les ciné-clubs

C’est dans les ciné-clubs que va vivre cette œuvre atypique : elle saura toucher une chaîne ininterrompue d’admirateurs.

Fiche documentaire de la Fédération française des Ciné-clubs à l’intention des animateurs et programmateurs :

"Ce qui fait l’unité d’un film si hétérogène, ce qui fait aussi son intérêt, c’est cette atmosphère d’étrangeté, de rêve, d’humour et de poésie, difficile à définir. Se trouvent ainsi noués et très savamment dosés, le burlesque, la poésie, la fantaisie, le rêve, le mystère et la caricature. C’est ce qui fait de La Symphonie des brigands un film unique et essentiel pour l’histoire du cinéma".

Jean Dewever (Journal Ciné-Club, 1947) :

"On y trouve tous les thèmes et tous les styles entrés dans l’histoire du cinéma : le montage abstrait conçu par Ruttmann, l’expressionnisme et la science des cadrages, le burlesque surréaliste des Marx, le goût des beaux paysages montagneux chers à Fanck et à Leni Riefensthal ou l’ironie mordante de René Clair".

René Gieure (Ciné-club d’Orthez, 1949) :

"La pensée de l’auteur ou, pour mieux dire, sa poésie, jaillit inlassablement de son cœur à la fois sous les espèces de la musique et de la féerie visuelle".

Clément Cartier (Ciné-club Méditerrannée, 1957) :

"Le film d’un auteur et non d’un époque : nous ne le recevons pas comme témoignage, mais comme confidence ; et c’est en cela qu’il étonne, surprend ou dépasse le spectateur de 1936 et d’aujourd’hui. Confidence d’un homme libre, sévère pour les juges et tendre pour les brigands… Pour une fois au cinéma, l’humour, le rêve, le burlesque et la caricature ne sont pas au service d’une intrigue, ils constituent à eux seuls tout le spectacle… Cette étrange création : une chanson visible".

Jacques Chevallier n’hésite pas à écrire (dans Kids, 1992) : "Rarement le cinéma a réussi une telle osmose entre récit, musique et mise en scène. Il n’y a là rien de gratuit : musique et cinéma sont au service d’un conte poétique dans lequel le rêve, l’humour, le burlesque même sont étroitement associés… L’imaginaire règne en maître" ;

Jacques Siclier loue en 2004 (le film a été projeté à la TV en 1990, puis en 2004) "l’atmosphère bouffonne, poétique et totalement irréaliste".

Mais ni Feher ni La Symphonie des brigands ne sont cités dans La Musique du film d’Alain Lacombe & Claude Rode (1979).

2008 : l’avis d’un amateur

Starvinsky (1937) :

"La musique doit cesser d’être pour un film un accompagnement. Elle peut, dans certains cas, fournir le thème, souligner le scénario, donner un sens à une œuvre cinématographique et sans doute même l’inspirer."

L’orchestre et le piano y jouent le même rôle que les songs dans L’Opéra de quat’ sous : tenir le spectateur "à distance", sur le ton du conte, mi-sentimental mi-ironique.
Mais la musique n’est pas seulement chansons, elle est le lieu de l’action. Dans leurs tonneaux, les brigands tremblent de froid - la mélodie tremble aussi : les sapins secouent leur neige en suivant les éclats de rire. Le découpage colle au rythme : roulement de tambour - les brigands apparaissent ; le piano tombe dans une crevasse : le chef des brigands, le Diable Noir, aussi.

En 1964, le critique allemand que nous citions (M. Osterland) remarquait encore que l’œuvre relève du "grotesque", proche de la commedia dell’arte, avec ses pantomimes, ses mimiques appuyées des personnages. Ceux-ci sont personnifiés par leur tenue : en changeant une toque par une casquette militaire, la méchanceté apparaît.
Quant aux brigands, ils sont innocents ("On n’est pas des assassins ici : on est des brigands") : ce sont des artistes, ils n’ont pas d’armes mais des bassons, une moustache chaplinesque et des chapeaux melons. Ombre et clair-obscur ; gros plans alternés de visages ; changements de lieux rapides : la course du traîneau, un brigand sur son fil d’acrobate, les spectateurs du cirque arrivant des deux côtés de la caméra, les gendarmes semblables à des statues interrogeant le garçon tout petit… Peu de dialogues, dans un anglais ou un français insolite, comme au ralenti. L’œuvre se présente comme un rêve : une féerie.

Colpi n’avait pas tort de rappeler que la partition de La Symphonie des brigands n’était pas la plus belle musique qui soit, mais… mais ne sommes-nous pas du côté du charme, de la mélodie, de l’allant que cherchait un Chaplin, ou un Clair, qu’ont trouvé un jour les Van Parys, Kosma ou Jarre - un leitmotiv qui devient mieux qu’un accompagnement, le thème même de l’émotion "audiovisuelle", où musique et images sont indissolublement liées ?
De toute façon, Feher ne voulait pas se situer dans le registre de Jaubert ou de Prokofiev : il racontait ici une histoire de fantaisie pour les enfants que nous sommes tous, comme un spectacle de lanterne magique, ou mieux : comme les tableaux qui se succèdent sur la scène d’un opéra. Dans l’esprit de Bastien et Bastienne ; plutôt, dans celui de Weber et de l’insurpassable Freischütz.

Certes, il est indispensable au départ d’entrer dans le jeu : "Si Peau d’Ane m’était conté…"
D’aimer la musique, aussi, ses romances sentimentales, son humour, son mélange avec l’action. Indispensable de n’être pas allergique à l’onirisme de l’enfant, son âne, son chien et le piano encore une fois sur le fleuve, de tous ces pianos perdus dans la neige, ou du village aux escaliers expressionnistes.
Feher a été véritablement inspiré en créant ce film qui ne ressemble à aucun autre : on peut deviner sa déception, devant l’insuccès.
Comment dire ?
Si vous n’êtes pas sûr de l’aimer, laissez reposer quelque temps et revoyez-le.
La Symphonie des brigands, comme toutes les œuvres de chevet, joue sur la connivence et gagne à être su par cœur.

Bernard Chardère
Jeune Cinéma n°322-323, printemps 2009

1. Carl Vincent, Histoire du cinéma, 1939. La meilleure initiation qui soit à l’art cinématographique - de préférence à l’Histoire du cinéma de Bardèche et Brasillach).
2. Henri Colpi, Le Cinéma et ses hommes, ouvrage irremplaçable, 1947.
3. Henri Colpi, Défense et illustration de la musique dans le film, 1963.

La Symphonie des brigands. Réal : Friedrich Feher ; sc : F. Feher, Jack Trendell ; dial : Anton Kuhl ; ph : Eugen Schüfftan ; déc : Erno Metzner ; son : Stanley Attkins ; mu : F. Feher, dirigée par Alfred Tokayer ; prod : Concordia Films, Londres – Robert Wiene, Jack Trendell, F. Feher. Int : Hans Feher, Majda Sonja, Georges Graves, Jim Gérald, Françoise Rosay, Henry Valbel, Oscar Asche, Georges André-Martin (Grande-Bretagne, 1936, 106 mn).

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