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Lettre d’Elio Petri (1929-1982)
"Ce n’est pas facile de faire un film"
publié le jeudi 29 janvier 2015

Lettre au critique Graziani (1965)
par Elio Petri
à propos de La Dixième Victime (1965)

Jeune Cinéma n°155 décembre 1983-janvier 1984

Je suis très attaché à ce film [La Dixième Victime] malgré ses compromisssions inévitables et manifestes.

Pendant 22 mois, avec mes scénaristes, je l’ai porté en avant contre l’avis de tous. L’idée du film remonte à 1962. Quand j’ai présenté Les Jours comptés à Mar del Plata, j’en avais déjà préparé le traitement. Personne n’en voulait, c’était déjà un défi à la stagnation dont souffrait notre cinéma.

22 mois semblent une énormité.
Comment s’étonner que le film soit ce qu’il est ?
Dans les 14 premiers mois ont été écrites 7 versions. J’ai déployé alors une activité intense que j’appellerai tactique, diplomatique, à base de discussions inutiles et lasses, avec un producteur qui cherchait par tous les moyens à ne pas faire le film.
Il a été écrit entre avril et mai, et tourné en septembre.

Je t’épargne la description de ce qui est arrivé pendant les prises de vue. Je n’ai rien à me reprocher, sinon de n’avoir pas encore changé de métier, si c’était la solution.

Est-ce la solution ?

Je sais que les critiques n’ont pas à se laisser toucher par les anecdotes surgies derrière chaque film. Mais elles sont été vécues.
Ce que tu évites, toi, c’est ma vie à moi. Mais pour que cette lettre ne soit pas un chantage, je te l’envoie après la sortie du film.

Des mois jetés à la poubelle, dans une solitude douloureuse, après un travail qui se présente comme une chimère. L’humiliation d’être compris et, pour cela, repoussé. Des millions de mots inutiles, des bonnes idées inutilisables, des pages refusées avec défiance : tout cela n’a plus d’intérêt, pas même pour moi désormais.

On imagine ces milliers de salles… pleines de gens qui doivent quitter la bonne chaleur de la télé, pour venir suivre cette chose que tu as, au prix de tant de peine, fait naître de tes mains paralysées par tant de pressions.

Nous sommes coincés entre des exigences qui conditionnent tout notre travail.

D’un côté, celles du public… un public qui ne parle pas la même langue, encore peu familier avec le langage du cinéma. À Rome, pendant la projection du film de Pietrangeli, dans une salle d’exclusivité, il y avait un spectateur de trente ans, l’air comme il faut, qui confondait les flash back avec les scènes au présent.

Les exigences de la critique. En Italie, actuellement, on compte une douzaine de gens qui tiennent des propos exigeants et intelligents. Les autres cèdent à un moralisme exaspéré, ou sont empétrés dans la routine, ou corrompus, ou simplement ignorants.

Les exixenges du producteur. Les producteurs toujours à droite de la critique. Les distributeurs à droite des producteurs. Les exploitants à droite des salles.

Ce n’est pas facile de faire un film.
Un succès financier adoucit les blessures, mais n’élimine pas le douloureux sentiment que le film pourrait être meilleur.
Le futur est en marche, les propositions sont nombeuses : Sadic, Crimina, Satanic ! Avenir consolant.

Je te remercie d’avoir mis en évidence les qualités formelles du film. Il faut savoir qu’une ligne de résistance importante contre ce déluge de stupidités - symptômes de phénomènes bien plus généraux - c’est la ligne formelle.

Bien faire ce qu’on a à faire.

Elio Petri
Jeune Cinéma n°155 décembre 1983-janvier 1984

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