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Experimenter (2015)
de Michael Almereyda
publié le vendredi 29 janvier 2016

par Sol O’Brien
Jeune Cinéma en ligne directe

Sélection officielle du Festival de Sundance 2015

Sortie le mercredi 27 janvier 2016

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Le film de Michael Almereyda est un biopic sur le chercheur psycho-sociologue Stanley Milgram (1933-1984).

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Comme souvent, le film peine à unifier les deux sujets qu’il veut traiter : l’homme et l’œuvre, et il oscille entre deux styles : la confession personnelle et le documentaire didactique. D’un côté, Milgram raconte sa vie à la caméra les yeux dans les yeux (donc à nous autres spectateurs). De l’autre, l’expérience initiatrice est décrite par le menu, à la fois en reconstitution et en description ultérieure commentée. Enfin, les autres expériences de Milgram sont bâclées (comme sa "théorie du petit monde").

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Mais malgré ses faiblesses de construction, le film est passionnant. Et nécessaire.

"Entre 1933 et 1945, des millions de personnes ont été systématiquement assassinées sur commande, des chambres à gaz ont été construites, des camps de la mort érigés et gardés sous haute sécurité. Ces assassinats étaient perpétrés avec la même efficacité que n’importe quelle manufacture de services. Comment est-ce possible ?"

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Stanley Milgram, né d’une famille juive - père hongrois et une mère roumaine - qui avait eu la chance de gagner les États-Unis à temps ne cesse de se poser la question.
À l’Université de Yale, au tout début des années 60, dans son labo de psychologie sociale expérimentale, il se met à travailler, avec son équipe, sur le mécanisme de l’obéissance et sur la soumission à l’autorité.

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Un protocole rigoureux et un dispositif simple :

* Un humain détenteur de l’autorité légitime (le scientifique du labo).

* Une règle du jeu : il s’agit de tester la punition comme élément pertinent de l’apprentissage (dérisoire : des listes et des mots à retenir).

* Deux humains qui font connaissance, dont l’un devient professeur, et l’autre élève (tirage au sort). Séparés, ils sont chacun dans une pièce et ne se voient pas.

* Un outil de punition : une machine électrique qui distribue des décharges électriques graduées, jusqu’à 450 volts, à chaque erreur. Le ’teacher" a reçu une petite décharge de 45 volts pour qu’il ait une idée de la punition qu’il va infliger

L’élève est en fait un compère, et le vrai sujet de l’expérience, c’est le teacher : jusqu’où hésitera-t-il, entre plaintes et ordres, à envoyer des punitions cruelles à son alter ego ? (1).

Les cobayes sont volontaires et payés.
L’échantillonnage est représentatif (hommes, femmes, noirs, blancs, divers âges, etc.).

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Les psychologues avaient dit à Stanley Milgram : "Pas un sur mille n’obéira".
Les résultats sont édifiants : 65% obéissent sans état d’âme. 35% seulement reconnaissent, après coup, une faille morale. Sur les 780 sujets, personne ne s’est levé pour aller voir dans la pièce à côté s’il n’était rien arrivé au type qui criait.

L’équipe perfectionne les données de l’expérience. On change les données qui pourraient infléchir le résultat, on prend en cause le stress, ou la distance émotionnelle que produit la machine. Les résultats ne varient pas. Les cobayes "hésitent, soupirent, tremblent et gémissent, mais poussent le dernier bouton 450 volts, décharge mortelle, parce qu’on leur demande poliment".

Derrière leurs miroirs sans tain, les scientifiques en chialent.

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Dans le film, un seul résiste et refuse, parce qu’il est ingénieur en électricité et a déjà été électrocuté. "Je suis venu de mon plein gré, dit-il, j’aurais pu être à sa place, comment ça je n’ai pas le choix ?".

L’équipe de Milgram poursuit l’expérience jusqu’au 27 mai 1962. Quatre jours plus tard, Adolf Eichman est exécuté à Jérusalem. Sa défense : "Je n’ai jamais rien fait sans une instruction express de mes supérieurs".

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Dans le petit monde de l’université, son travail est vite connu.
Et sa méthodologie soupçonnée ("insensible et trompeuse"), le mensonge étant un péché capital aux États-Unis. En effet, le sujet de l’expérience est abusé sur le vrai thème de l’expérience : ce qui est testé ce n’est pas l’élève, mais le maître.

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Quand, le 22 novembre 1963, Milgram vient, dans un amphi, annoncer l’assassinat de Kennedy, les étudiants réagissent de façon adaptée : "C’est encore une expérience. Comment faut-il réagir ? Il nous fait le coup de Orson Welles". (2)
Pourtant, certains de ses collègues ont conscience de la très grande importance de cette découverte.

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Serge Moscovici (1925-2014), son ami et aîné, roumain lui aussi, et qui, lui, n’a pas échappé aux pogroms de Bucarest, lui conseille de continuer à chercher dans cette voie. (3)
Il lui donne une leçon de réalité : "La garde de fer, à Bucarest, brûlait les gens vivants et les jetaient du haut des immeubles. C’est une façon élégante de dire à quel point ce travail est important. Parce que les techniques changent, les victimes changent, mais la même question demeure : comment ça peut arriver ? Comment ça peut s’institutionnaliser ? La guerre d’Algérie, les tortures, vous êtes au courant aux States ? Stanley, vous deviez faire l’expérience en Europe".
Dans le film, Serge Moscovici est incarné par Pascal Yen-Pfister. Son rôle est traité de façon très pertinente.

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Tôt ou tard, les résultats des scientifiques finissent par sortir de l’ombre et parviennent dans les médias. Stanley Milgram connaît donc la célébrité, et la contestation de sa méthode - ce qui ne manque pas d’augmenter sa célébrité.

Mais le fait de savoir comment elle fonctionne ne permet pas à une société d’améliorer son fonctionnement. Entre le savant et le politique, il y a le ventre marécageux des médias, qui apparaît comme la plus éclatante illustration de l’expérience de Stanley Milgram.

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On peut aussi se poser d’autres questions, de nos jours.
Cette bonne vieille idée de "progrès" serait-il finalement une illusion ?
Les fameuses valeurs morales traditionnelles de l’Occident judéo-chrétien ne seraient-elles que des codes parmi d’autres possibles, le Bien et le Mal devenant des artefacts poétiques ? Et la démocratie, dans tout ça ?

"Les gens ne sont pas capables de résister à l’autorité. L’expérience a révélé une sorte de vulnérabilité au sein de la pensée sociale, un frein, une suspension des valeurs morales", constate Milgram en 1974. Il appelle ça "l’état argentique". Dans cet état, l’individu se vit et se déclare comme "un instrument porteur de la volonté de quelqu’un d’autre".

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Entre 2008 et 2010, on a refait l’expérience de Milgram, avec d’autres protocoles et dans d’autres pays. Les résultats ont été à peu près les mêmes. Dans le Jeu de la mort en 2010 (4), quand l’autorité était, non plus un savant en blouse blanche mais une animatrice de télé, les résultats ont été pires.

Stanley Milgram restait progressiste. Il disait : "Nous sommes des marionnettes, mais douées de perception. Et nous pouvons percevoir les ficelles qui nous manipulent".
Il est mort jeune, innocent, naïf, au siècle dernier, en l’an hypersymbolique de 1984.

En 2016, non, on ne va pas vers l’été.

Sol O’Brien
Jeune Cinéma en ligne directe (janvier 2016)

1. L’expérience-phare de Milgram, les non-spécialistes la connaissent en France par le film de Henri Verneuil, I… comme Icare (1979). Dans le film de Verneuil, le teacher voit l’électrocuté se débattre et souffrir.

2. Le 30 octobre 1938, sur CBS, l’adaptation radiophonique hyperréaliste, par Orson Welles, de La Guerre des mondes de H. G. Wells fit paniquer les auditeurs.

3. Serge Moscovici (1925-2014) était un scientifique politique. Bien que théoricien, il fut toujours persuadé que la recherche scientifique devait servir à quelque chose, et que la psychologie sociale ne devait pas seulement être récupérée par les études de marché du capitalisme. Il fut, par exemple, écologiste avant la lettre, un des participants de l’aventure du journal Le Sauvage, en 1970.

4. Le 17 mars 2010, sur France 2 : un faux jeu mais avec de vrais candidats pour démontrer le pouvoir d’asservissement de la télévision. Une transposition de l’expérience de Stanley Milgram, encadrée par Jean-Léon Beauvois, Didier Courbet et Dominique Oberlé.


Experimenter. Réal, sc : Michael Almereyda ; ph : Ryan Samul ; mu : Bryan Senti. Int : Peter Sarsgaard, Winona Ryder, Anton Yelchin, Jim Gaffigan, Ned Eisenberg, Pascal Yen-Pfister (États-Unis, 2015, 98 mn).



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