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Wicker Man (the) (1974)
de Robin Hardy
publié le samedi 30 août 2014

The Wicker Man (Le Dieu d’osier)

par Jérôme Fabre
Jeune Cinéma n°315-316, printemps 2008

Neil LaBute en a réalisé un remake avec Nicolas Cage (2006).
DVD

Je n’ai trouvé nulle part trace de revendication ni de paternité du jeu de mots ostentatoire avec "The Weaker Man", le film proposant une confrontation directe entre deux modèles de sociétés humaines, dont l’une doit périr, est une de ces émanations ovniesques que peut nous réserver le génie anglais, qui n’est pourtant pas configuré, comme chacun sait, pour le cinéma.

The Wicker Man demeurerait ainsi caché dans bas-fonds, malpropre, mal-pensant et mal mis, ne ressemblant à rien, aux côtés du Don’t Look Now de Nicholas Roeg, du Elephant d’Alan Clark, de The Long Good Friday de John Mackenzie, des Cauchemars de Dracula et autres Peuple des abîmes produits par la Hammer, ces films de genre qui impunément ruinent et renouvellent, sans l’air d’y toucher, sans l’air d’y croire, les fondations du 7ème art britton (dont on ne peut certes que louer le caractère protéiforme), si nous ne vivions pas sous les bons auspices du bon Docteur Dionnet, qui a exhumé la chose à la faveur de sa collection "Cinéma de quartieré.

À nous faire omettre les nombreuses années de riens, ou alors de David Lean ou d’adaptations soporifiques et corsetés d’"incunables" de la littérature ou de sombres pages de l’Histoire locale.

Tant l’histoire du film que le film lui-même font écho au totem-titre.

Renié par la majorité, jusqu’à tard demeuré caché, au point même qu’on en venait à douter de son existence, il est objet d’idolâtrie de la part d’une petite communauté de fans, en premier lieu son acteur principal, Christopher Lee, qui le tient pour son meilleur film. C’est un objet monstrueux mais fragile, maîtrisé et plein de courants d’air, païen mais signifiant, bancal mais immuable, revêche mais fascinant, effrayant et rassurant.

The Wicker Man choisit le thème cinématographiquement très fertile de l’homme civilisé, rationnel et formaté, moralement et religieusement, par la majorité, qui pénètre une communauté autarcique et fermée, dont les comportements, les rites ou les croyances sont divergents, le choc des cultures donnant lieu à des phénomènes d’empathie et d’indentification ou, à l’inverse, de rejet et de lutte, avec évidemment des issues plus médianes, mais toujours une tentative de cannibalisme de l’un par l’autre.

Ce propos de l’altérité comme danger ou résurrection, éminemment fantastique (on pense à La Machine à explorer le temps de George Pal, aux Enfants d’Abraham de Paco Plaza, ou encore à City of the Dead de John L. Moxey, où la disjonction est comme ici essentiellement mystique), a également été épousé par d’autres genres, qu’il s’agisse du drame psychologique (Witness de Peter Weir, Les Chiens de paille de Peckinpah), de la comédie (musicale - Brigadoon de Minnelli -, ou non - le récent Hot Fuzz d’Edgar Wright), du cinéma d’aventures Le Nouveau Monde de Malick), ou encore du western (Un homme est passé de John Sturges, Les Proies de Don Siegel, que la mécanique du piège se refermant sur un héros a priori dominateur rapproche particulièrement de The Wicker Man).

En effet, d’un point de vue dramatique, la ligne est très efficace : dans un premier temps, identification très forte du spectateur au "sujet conventionnel immergé" dont il partage découverte et anxiété, dans un deuxième temps si tout va bien, glissement de l’identification vers le "sauvage".

On retrouve ce mouvement de balancier ici, avec l’arrivée du sergent fervent catho Neil Howie dans la petite île de Summerisle, sur la côte ouest de l’Écosse, venu enquêter sur la disparition de la petite Rowan Morrison, donc a priori avec le droit et le juste en bandoulière.

Il découvre vite que la communauté est insubordonnée aux lois et autorités du pays, et vit en harmonieuse apostasie selon une obédience crypto-celtique.
Pire, Howie la soupçonne vite de pratiquer l’ancestral rite sacrificiel à un Dieu païen, dont la fillette serait la prochaine victime expiatoire.

Mais, contrairement à nos attentes, le regard de Robin Hardy, dont c’est certainement l’œuvre la plus connue, se place d’emblée en dehors du fantastique.

Certes produite en dehors des cercles établis du genre à l’anglaise, Hammer, Amicus ou Tigon, l’œuvre lui préfère une lumière naturaliste, quasi-ethnologique (le carton introductif joue d’ailleurs au "vrai-faux documentaire", et renvoie au passé de documentariste de Robin Hardy, souvent accompagné d’Anthony Shaffer, par ailleurs auteur du Limier de Mankiewicz et du Frenzy d’Hitchcock, et dont on retrouve ici la patte pour les personnages perdus dans des énigmes plus vastes qu’eux).

Point de sombres ombres ni pavés nocturnes délavés par une pluie malveillante donc, ni fossoyeurs édentés ou docteur en démonologie, seule la présence d’un Christopher Lee aristocratique et quelque peu faraud comme à l’habitude, comte-gourou en gothique demeure, ainsi que l’apparition d’Ingrid Pitt font clin d’œil à la Hammer.

Un petit village côtier aux couleurs chatoyantes plutôt, dont l’étrangeté naîtra des us décalés et de l’hostilité rentrée de ses habitants, dont on se demande toutefois s’ils ne sont pas des fantômes : hommes en masques animaliers à la Judex, accortes jeunes filles dénudées en cérémonie à l’ombre de dolmens celtiques, fête paillarde et champêtre où de petits garçons chantent les louanges de la reproduction, scène de classe où de petites filles répètent en cœur les charmes de la copulation, jamais très loin du ridicule. Le flic Howie, puceau rigoriste, subit jusqu’à mi-film ces glissements vers l’exotique et le barbare, prodrome de la tragédie à venir et de la révélation des secrets celés, sur un air paranoïaque qui n’est pas sans rappeler la série TV Le Prisonnier.

Évidemment, il est aisé pour le spectateur de délaisser peu à peu le piètre limier, perdu dans les dédales de la bourgade, se heurtant à la complexion fermée de ses habitants, au cours d’une scène de fouille hystérique au montage brillant, pour s’embarquer aux côtés de ces chantres de l’amour libre, qui organisent une danse érotique endiablée de Britt Ekland (Rod Stewart, petit copain d’alors, chercha à mettre la main sur l’intégralité des copies afin de jeter un voile sur l’infamie), ou encore les rituels de défloraison masculine également assurés par la belle.
Et c’est à l’issue de la monstrueuse parade finale, là où tout prend sens, qu’il se retrouvera en porte-à-faux le spectateur, écartelé entre la jouissance de la minorité silencieuse devenue ogresse et l’horreur si humaine du piège à la Rosemary’s Baby, dans le sillage duquel on place parfois The Wicker Man.

Si l’on n’est peut-être pas en présence du Citizen Kane du genre, comme purent le proclamer les thuriféraires, il reste que cette œuvre sur la dualité, parfaitement épousée par une réalisation entre terne rigueur et bienheureuse nonchalance, est un grand et déconcertant moment de déconditionnement moral, théologique et cinématographique.

Jérôme Fabre
Jeune Cinéma n°315-316, printemps 2008

The Wicker Man. réal : Robin Hardy ; sc : Anthony Shaffer ; ph : Harry Waxman ; mu : Paul Giovanni ; int : Edward Woodward, Christopher Lee, Diane Cilento, Ingrid Pitt (Grande-Bretagne, 1983, 100 min.)

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