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Dupeyron, François (1950-2016)
Une vie, une œuvre, un anniversaire
publié le vendredi 14 août 2020

par Sol O’Brien
Jeune Cinéma en ligne directe

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François Dupeyron (1950-2016) est mort jeudi 25 février 2016. Longue maladie. À 65 ans. Il n’aura pas eu son espérance de vie. Il n’aura pas non plus trouvé son public. Mais il est de ceux qu’on n’oublie pas.

Au début, dès l’Idhec, il fut un rebelle, fondateur du groupe Cinélutte (1), avec Jean-Pierre Thorn, Richard Copans, Jean-Denis Bonan, Mireille Abramovici, Alain Nahum, Guy-Patrick Saindericin.

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Entre 1978 et 1987, il fut un remarquable court métragiste, qui récolta même deux César : L’Ornière, On est toujours trop bonne, La Dragonne, la Nuit du hibou, Lamento.

Forcément, on l’attendait au détour de son premier long métrage. Ce fut Drôle d’endroit pour une rencontre (1988). Le film surprit, alors qu’il n’y avait pourtant pas de grande rupture avec ses courts précédents, La Nuit du hibou ou Lamento. Et il enchanta. Il faut dire qu’il bénéficiait du concours de Catherine Deneuve et de Gérard Depardieu. Mais, comme son titre, il était insolite.

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Dans les années 1980, à Paris, on ne sait pourquoi, Richard Strauss était revenu sur le devant de la scène. Dans les appartement parisiens branchés, on trouvait, sur la table de nuit, le dernier Duras (L’Amant, en l’occurrence), et dans le living, à côté du lecteur de "compact disc" tout neuf, Mort et Transfiguration (1891), Le Chevalier à la rose (1911), et surtout, évidemment, Les Quatre derniers lieders pour soprano et orchestre (1948), les plus faciles. Aucune ironie anti-snobs dans ce propos.
On aimait très fort ce retour au symbolisme et au "tournant du siècle" (le 20e), comme on avait aimé les brocantes et les années 20 dans les films italiens des années 70. On aimait moins que Strauss se galvaude, mais c’est autre chose.

Ceci est une autre explication du succès de Drôle d’endroit pour une rencontre, à sa sortie. Aujourd’hui, les lieders de Strauss, c’est devenu, comme Casta Diva par Callas, de la musique de pub, comme il y a de la musique d’ascenseur, et c’est un vrai crève-cœur.
Mais il faut entendre le doux Depardieu de l’époque monologuer de façon déchirante sur le 4e "dernier lieder", Im Abendrot, par Montserrat Caballé. Encore aujourd’hui, il donne des frissons. Alors on peut imaginer son charme dans ces années 80 qui anticipaient la nouvelle fin de siècle, celle que nous connaissons désormais.

Cette surprise, ce succès, François Dupeyron ne les renouvela jamais vraiment.

Peut-être à cause du choix des sujets personnels qu’il fit, et auxquels le public n’avait pas envie d’adhérer : La Machine (1994), une variation sur le cas du Dr. Jekyll ; C’est quoi la vie ? (1999), des agriculteurs en détresse ; Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran (2003), l’éducation d’un gamin juif par un épicier turc ; Inguélézi (2003), les tentatives désespérées d’un réfugié afghan pour gagner l’Angleterre ; Aide-toi, le ciel t’aidera (2008), une immigrée mère de famille qui fait des ménages dans une cité ; Mon âme par toi guérie (2013), un guérisseur encombré par son don.

En 2014, son second succès, La Chambre des officiers, sur les "gueules cassées" de la Grande Guerre (2001), n’est même pas ressorti sur les écrans. À notre connaissance.

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Pourtant l’univers de François Dupeyron est cohérent et sensible, un monde de perdants mal dans leur peau, qui luttent, assez vainement, pour s’en sortir. Mais ce n’était pas ce qui mobilisait les spectateurs du samedi soir de ce temps-là, malgré les vedettes complices, Gérard Depardieu, André Dussolier, Jacques Dufilho, Omar Sharif, et même Éric Caravaca qu’il aura révélé. Dure condition des précurseurs.

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Pour équilibrer ce manque d’accueil public, la reconnaissance de la critique (et des festivals), venue immédiatement, ne lui a jamais été mesurée, même (et surtout) pour ses films presque expérimentaux, comme Un cœur qui bat (1991).

Cette reconnaissance-là est méritée. Car François Dupeyron a, durant vingt-cinq ans, gardé son cap, ne tournant que les films qui lui tenaient à cœur, sans se soucier des modes, percevant ce qui n’était encore qu’à l’état naissant dans ces années 80 arrogantes.

C’est quoi la vie ? préfigurait, avec dix ans d’avance, la crise paysanne.
Inguélézi précédait de cinq ans le Welcome de Philippe Lioret, qui fit découvrir au grand public le drame des migrants. (2)

Et voilà que maintenant que c’est "à la mode", que son dernier film date déjà de 3 ans, François Dupeyron fiche le camp.

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À la fin, un destin s’avère toujours logique.
Il était un honnête homme et un auteur complet d’une dizaine de films à son image.
On peut affirmer qu’ils échapperont au temps.

Sol O’Brien
Jeune Cinéma en ligne directe (février 2016)

1. Le collectif Cinélutte (1973-1981), créé par des étudiants et des enseignants de l’IDHEC, a réalisé, en marge du système, sept films de court et moyen métrages, inscrits dans les luttes sociales et politique des années 1970.

2. Welcome de Philippe Lioret (2009).



POST-SCRIPTUM

Jeune Cinéma en ligne directe
Journal de Abla 2020 (vendredi 14 août 2020).

Vendredi 14 août 2020

 

Bon anniversaire à François Dupeyron (1950-2016), 70 ans aujourd’hui.

Son œuvre, c’est 21 films en 36 ans (1977-2013), et, selon la plupart des chroniqueurs, "seulement 10 longs métrages", à partir de 1991.
Naturellement, dans ce décompte, est évacué son travail dans le collectif Cinélutte (1973-1981) qu’il fonda, avec Mireille Abramovici, Jean-Denis Bonan, Richard Copans, Alain Nahum, Jean-Pierre Thorn, Guy-Patrick Sainderichin.

Sur son blog DVD, Bertrand Tavernier l’évoque à propos de son dernier film, Mon âme par toi guérie (2013) : "Dupeyron n’a jamais sacrifié aux modes. Il a toujours essayé d’imposer sa petite musique douce amère, tendre, décalée, en marge".


 

Comme il avait salué, en 2016 à sa mort, "un début de carrière foudroyant et un cinéaste qui ne cessa de se remettre en jeu, choisissant des sujets intimistes, délicats ou loin des modes, des diktats culturels. Son exigence, sa discrétion le fit rester souvent en marge, à côté".

Réalisateur singulier certes, discret, faisant du "cinéma social", et n’hésitant pas à dire les choses. "Je ne prétends pas changer le monde, mais le monde est en train de se fracturer en deux, il faut en prendre conscience", affirmait-il en présentant son film Inguélézi (2003) à San Sebastian.
Forcément, cela condamne plus ou moins à rester marginal dans la profession - cf. aussi Aide-toi, le ciel t’aidera (2008).
Il fut reconnu pourtant, et récompensé dès ses premiers courts métrages, à Clermont-Ferrand notamment, sans compter une flopée de César.

LA NUIT DU HIBOU de François Dupeyron, César 1985 du Meilleur Court-métrage documentaire from Académie des César on Vimeo.

 

Pour ses longs métrages, après l’avoir découvert avec Drôle d’endroit pour une rencontre (1988), on ne manqua aucun de ses films, dont le méconnu et déchirant C’est quoi la vie ? (1999).

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Il est un peu trop oublié aujourd’hui, au point que sur Internet, on ne trouve pas (encore) de bande annonce restaurée, à part :

* La Chambre des officiers de François Dupeyron (2001), parce que sélection officielle en compétition au Festival de Cannes 2001.


 

On a quand même trouvé à peu près convenable :

* Drôle d’endroit pour une rencontre de François Dupeyron (1988), grâce à l’INA.


 

* Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran de François Dupeyron (2003), en version intégrale avec sous-titres en arabe.


 

Il fut scénariste de tous ses films et romancier, écrivant à la main, en musique au casque.

Bonne lecture :

* François Dupeyron, Le Grand Soir, Arles, Actes Sud 2006.

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François Dupeyron se raconte un peu en 2013.


 



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