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Out 1 : Noli me tangere (1971)
de Jacques Rivette & Suzanne Schiffman
publié le vendredi 11 mars 2016

Notes sur un film fantôme
par Lucien Logette

Jeune Cinéma n°369-370, décembre 2015

Sorties fugitives le 9 octobre 1971 (Maison de la culture du Havre), le 15 décembre 1990 (Cinémathèque française) et en salle le mercredi 18 novembre 2015.

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Film invisible, film monstre, film maudit. Les qualificatifs ne manquent pas pour saluer Out 1 : Noli me tangere. Le film de Jacques Rivette fait (faisait) partie de ces œuvres-fantômes, disparues, bloquées, hors d’atteinte, dont la renommée est inversement proportionnelle au nombre de leurs spectateurs, heureux mortels qui ont vu le film en son temps et l’évoquent avec émotion - et la satisfaction d’appartenir au petit clan des élus. Combien étaient-ils, les participants à la première projection intégrale d’octobre 1971, à la Maison de la Culture du Havre ? Quelques centaines, sans doute. Et depuis ? En principe, aucun, puisque la renommée du film s’est bâtie autour de sa disparition.

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En réalité, comme nous l’apprend le livret qui accompagne le coffret DVD (1) les présentations ont été plus nombreuses que ne l’assurait la légende. Une projection incomplète (une bobine perdue) au Festival de Rotterdam en 1989, une complète en octobre 1990 au Festival de La Baule, une autre à Paris, à Chaillot, en décembre de la même année, une dernière au Forum du Festival de Berlin en février 1991. Même si, eu égard aux sollicitations d’un festival (il est rare que l’on puisse consacrer treize heures à une seule œuvre), les projections s’effectuaient en petit comité - Jonathan Rosenbaum a le souvenir de cinq autres spectateurs à Rotterdam -, cela fait tout de même, au finale, quelques paires d’yeux supplémentaires. Si l’on ajoute ce que l’on ne savait pas, la diffusion à la télévision allemande (Westdeutscher Rundfunk) en avril et mai 1991, et ce qu’on avait oublié, une autre diffusion en août 1992 sur La Sept / Arte, qui, elles, se chiffrent par milliers de regardeurs, l’invisibilité de Out 1 : Noli me tangere devient moins flagrante. D’autant que, comme nous le précise le dossier de presse, l’éditeur de DVD allemand Absolut Medien a sorti le film, ainsi que sa version courte, Out 1 : Spectre, en mai 2013.

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Mais était-ce vraiment le même film ?
Sur le papier, oui : d’un côté, Noli me tangere, 760 minutes découpées en huit épisodes, de l’autre Spectre, 280 minutes en deux parties. En réalité, sans avoir vu l’édition allemande, on sait qu’elle a été faite à partir des copies d’époque, sans restauration. Méfiance : entre une copie éditée en l’état par René Chateau (par exemple) et le même film restauré par le BFI ou Criterion (par exemple également) existe la même distance qu’entre la reproduction des Nymphéas sur un calendrier des Postes et les originaux de l’Orangerie. Et s’il a fallu cinq mois, sous la supervision de Pierre-William Glenn, chef-opérateur du film, pour remettre en état et restaurer numériquement (en 2K) la copie 16 mm, c’est la preuve que le travail était nécessaire. (2)

Travail magnifiquement accompli. Le souvenir que l’on avait de Spectre, était flou et lointain (le film n’est resté que quelques semaines en salles en avril 1974). Ce que l’on voit aujourd’hui - au moins dans la version DVD - est remarquable, tout en gardant bien visibles les traces d’imperfection d’origine : le grain du 16 mm est restitué, quelques "poils-caméra" ont été conservés, tout ce qui aurait pu contribuer à un ravalement trop propre a été écarté. Toutes les caractéristiques d’une bande d’époque sont là, moins les inconvénients.

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La durée, qui semblait alors démesurée, n’effraie plus depuis longtemps : dès 1984, Edgar Reitz nous proposait les 960 minutes de son premier cycle de Heimat et les amateurs de séries télévisées en coffrets avalent depuis longtemps sans barguigner des saisons entières en une journée. Jacques Rivette, en découpant Out 1 en huit tranches bien identifiées, ne faisait que prolonger la vogue, reprise du serial muet à épisodes, qui faisait les beaux soirs de la télévision des années 60 - voir, entre dix autres, la série Les Compagnons de Baal de Pierre Prévert, en 1968. Ce qui faisait la singularité du film, bien plus que sa longueur, c’était sa conception et sa mise en place. Sauf erreur, c’était bien la première fois qu’un cinéaste entreprenait une telle expérience, bâtissant un canevas suffisamment lâche pour que chaque acteur vienne y interpréter sa propre partition, chacune étant déterminée par celles de ses partenaires. (3) Mais l’extrême potentialité sur le papier - une structure ouverte à tous les vents de l’imagination, comme les temps le réclamaient - devait se frotter au réel : le génie ni le talent des uns et des autres ne se décrètent et la bride lâchée n’est pas forcément synonyme de réussite.

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Il convenait donc pour Jacques Rivette - on persiste à ne citer que lui, mais, comme le précise Pierre-William Glenn Suzanne Schiffman a joué un rôle déterminant à tous les niveaux, et ce n’est pas par gentillesse qu’elle est créditée au générique comme coréalisatrice - de choisir les participants à l’aventure. Il fallait des acteurs capables de s’adapter à des conditions aussi particulières, l’improvisation, et pas seulement gestuelle, comme dans les happenings qui faisaient alors florès, mais aussi textuelle. S’il était relativement aisé de pratiquer, à l’intérieur d’un groupe, les techniques d’expression corporelle mises au point par le Living Theatre - celles que l’on voit longuement pratiquées par les deux troupes de Michaël Lonsdale et de Michèle Moretti -, dialoguer du tac au tac avec un partenaire sans s’appuyer sur un texte suppose une capacité rare de réaction immédiate devant une situation imprévue. Depuis, la LIFI (Ligue française d’improvisation) nous a familiarisé avec ses "matchs d’impro", mais en 1970, l’exercice sonnait neuf. Le projet, pour s’accomplir, devait s’appuyer sur des acteurs hors normes, pas encore conditionnés par les règles courantes d’interprétation.

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D’où l’appel à des comédiens qui avaient fait leurs premières armes avec la Nouvelle Vague, Jean-Pierre Léaud, Juliet Berto et Bernadette Lafont ou déjà familiers de l’univers de Rivette, Michèle Moretti et Bulle Ogier. Plus quelques vieux renards, ayant quinze ou vingt ans de métier sur les planches ou à l’écran et capables de tout jouer, comme Jean Bouise, Michael Lonsdale et Françoise Fabian. Plus un amateur doué, Jacques Doniol-Valcroze, jadis interprète du Coup du berger, premier film de Jacques Rivette en 1956. Plus quelques comédiens débutants, Hermine Karagheuz ou Marcel Bozonnet. Plus quelques comparses, troisièmes couteaux ou simples silhouettes, rédacteurs des Cahiers - Éric Rohmer ou Michel Delahaye -, amis de la famille - Barbet Schroeder, Pierre Cottrell ou Bernard Eisenschitz, qu’on reconnaît malgré leurs chevelures d’époque - ou du producteur - et même le producteur lui-même, Stéphane Tchal Gadjieff, qui apparaît, le temps de prendre un coup de matraque avant de disparaître. On en oublie, dans ce générique qui ressemble à un annuaire de la cinémathèque des belles années.

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Une fois toute cette tribu rassemblée, il fallait la mettre sur la voie d’une création collective, choisie en principe par tous, en réalité aiguillée par les deux maîtres d’œuvre. Pierre-William Glenn revient, dans l’entretien, sur la mise en place, et en condition, effectuée par Rivette, inutile donc d’épiloguer. Ce que l’on ne sait pas, ce sont les moyens employés pour que chacun accepte la répartition des personnages - sans doute celle-ci se fit-elle selon le moi profond et l’image mentale des protagonistes : difficile d’imaginer Françoise Fabian ou Jacques Doniol-Valcroze se roulant par terre en poussant le cri primal, ou Juliet Berto en avocate déterminée. En tout cas, la distribution, dans ce jeu de rôles, est parfaite et l’osmose entre l’acteur et sa créature est indéniable.

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Quant au schéma organisateur, Jacques Rivette n’a pas eu besoin de le chercher loin, puisque la majeure partie de son œuvre est traversée par l’obsession du théâtre et du complot, parfois mêlés (Paris nous appartient, L’Amour par terre, La Bande des quatre, Va savoir) parfois séparés (L’Amour fou, Céline et Julie vont en bateau, Le Pont du Nord).
Sa fascination pour L’Histoire des Treize de Balzac va le porter à utiliser la trame de Ferragus (le premier roman du cycle balzacien), comme il adaptera (hélas !) trente-sept ans plus tard La Duchesse de Langeais (volume II de la trilogie) dans Ne touchez pas la hache. De toutes façons, n’importe quelle société secrète aurait fait l’affaire, le Conseil des X de la République de Venise, la Rose-Croix ou la Synarchie, l’essentiel résidant dans l’évocation d’une organisation parallèle prête à prendre le pouvoir ou à l’influencer. Alors, les Treize, pourquoi pas, même si la ténébreuse conspiration de Out 1 ressemble plus à un club d’amis bien tempérés qu’à l’association de "démons humains" que décrit Balzac. Et leurs buts demeurent dans le film extrêmement flous - d’ailleurs, les Treize sont en sommeil depuis des années, dans l’attente du retour d’Igor, initiateur disparu et fantomatique. En bref, le complot se situe plus du côté de la franc-maçonnerie vague d’un think tank que d’Action Directe. Et sa découverte progressive, grâce aux messages oulipiens reçus par Léaud ou aux lettres volées par Berto, n’est qu’une tempête dans un verre d’eau tiède - la chasse au snark tournera court avant même que l’on découvre que ce n’était qu’un boojum, il suffira d’un coup de fil de Doniol à un ami directeur de journal pour étouffer le scandale annoncé.

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Ce n’est donc pas l’argument qui intéresse ici, mais sa mise en jeu, au sens propre : tout est jeu, déplacements aléatoires (ce n’est pas par accident que la librairie tenue par Bulle Ogier a pour enseigne "L’angle du hasard"), marelle géante à travers Paris (la troupe de Moretti égaillée aux sept portes de Thèbes-Paris pour retrouver son voleur, idée parfaitement farfelue mais pertinente dans l’a-logique générale), rendez-vous furtifs dans des lieux à la charge poétique certifiée (la terrasse des Trois-Satrapes de la cité Véron, l’allée des Cygnes).
Qu’est-ce qui peut donc retenir l’intérêt, douze heures quarante durant, autour de ces personnages sans background entraînés dans des mouvements incessants dont on perçoit mal les enjeux ? Tout simplement cet effet mystérieux, ce nescio quid, qui ne se commande pas et dont parle P.-W. Glenn lorsqu’il évoque l’état de grâce qui régnait sur le film. Cette magie imprévue qui baigne certains films et qui ne peut s’expliquer par l’accumulation des éléments qui les composent, mais par leur liaison, au sens chimico-culinaire - citons, pour rester à peu près dans l’époque, Adieu Philippine ou Hallelujah the Hills. Juliet Berto seule dans sa chambrette alignant des couteaux, Jean-Pierre Léaud arpentant les rues du Marais en hurlant, Michaël Lonsdale pleurant, abandonné sur la plage de Cabourg, Bulle Ogier errant dans la chambre aux miroirs de la villa normande, ce ne sont là que des épiphanies minuscules, qui, assemblées, donnent à Noli me tangere cette dimension sans égale.

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Il y aurait bien des façons d’aborder le bloc, en tâchant de dessiner une chronologie, en multipliant les combinaisons, en isolant chaque groupe et chacun de ses composants, en reconstituant les trajets parisiens des deux marcheurs, Léaud et Berto, en ne s’intéressant qu’aux traces du complot ou qu’aux pratiques théâtrales, etc. Travail utile ? Certainement pas, puisqu’il consisterait surtout à casser le jouet pour voir ce qui le faisait fonctionner. La bonne position devant un tel film, c’est de ne pas chercher à en traquer les secrets ou les obscurités - pourquoi les Treize ne sont-ils que neuf, même en comptant les absents, Pierre et Igor ? pourquoi Hermine, qui ne semble pas appartenir au complot, donne-t-elle à Léaud la lettre qui va lancer sa chasse ? - et se laisser glisser dans le flot des images, parfois à la limite du supportable, en savourant les détails d’époque : les quelques numéros des Cahiers du cinéma canal historique (période Rivette), manipulé dans un coin par Marcel Bozonnet, la librairie underground où l’on trouve la revue psychédélique Oz et les premiers pirates de Dylan, tout ce qui, pour les anciens, permet de vérifier ses souvenirs. Il faut voir Noli me tangere de façon innocente pour goûter pleinement son charme.
Jacques Rivette a sans doute fait "mieux" ensuite (Céline et Julie, La Belle Noiseuse), il n’a jamais atteint ce rare point d’équilibre dans l’imperfection qui fait le prix des grandes œuvres. Pas celles que la Grande Histoire accueillera, heureusement, celles que l’on garde par devers soi et que l’on échange entre membres d’une société secrète.

Lucien Logette
Jeune Cinéma n°369-370, décembre 2015

* L’article a été repris dans le n°1 de En attendant Nadeau alias La Quinzaine littéraire.

** Cf. aussi le New York Times

1. Coffret DVD-Blu-ray chez Carlotta.

2. Cf. Entretien avec Piere-William Glenn.

3. En 1972, Jean-Michel Barjol approfondira l’expérience, en filmant, dans What a flash !, le happening géant d’une centaine de participants enfermés pendant 72 heures. Cf. Jeune Cinéma n° 179, février-mars 1987.


Out One : Noli me tangere. Réal. Jacques Rivette & Suzanne Schiffman ; assistant : Jean-François Stévenin ; sc : d’après L’Histoire destreize de Balzac ; ph : Pierre-William Glenn ; mont : Nicole Libtchansky et Carole Marquand ; son : René-Jean Bouyer. Int : Michèle Moretti, Hermine Karagheuz, Marcel Bozonnet, Jean-Pierre Léaud, Michael Lonsdale, Juliet Berto, Michel Delahaye, Bernard Eisenschitz, Pierre Cottrell, Brigiette Roüan Françoise Fabian, Érica Rohmer, Bulle Ogier, Brabet Schoerder, Jean-François Stévenin, Bernadette Lafont, Alain Libolt, Jacques Doniol-Valcroze, Jean Bouise, etc. (France, 1971, 749 mn).



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