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Shokuzai (2013)
de Kiyoshi Kurosawa
publié le vendredi 25 mars 2016

Cf. Hiver 2013-2014
Les saisons, chronique DVD

par Jérôme Fabre

Jeune Cinéma n°358, mars 2014

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L’un des tous meilleurs films sortis sur grand écran en 2013, Shokuzai (*)
de Kiyoshi Kurosawa signe ma première "rencontre" avec un cinéaste dont le réalisme fantastique un peu forcé m’avait jusqu’alors tenu à bonne distance.

De ce très beau titre (qui signifie "expiation", et qui avait si bien réussi à Ian McEwan puis à Mark Romanek il y a quelques années), il tire un long film, d’abord diffusé comme série télévisée au Japon, en quatre tableaux principaux, encadrés par un prologue et un épilogue (enquête criminelle lourdement explicative et seul point faible du film).

Les quatre tableaux exposent les vies de quatre jeunes filles qui doivent donc être lavées de leur péché originel (l’univers de Kurosawa est baigné de chrétienté, à l’instar de nombreux artistes de l’Archipel, Sono Sion par exemple, alors que le Japon, au contraire de la Corée, ignore très largement cette religion - on se croirait d’ailleurs parfois dans un film de Lee Chang-dong), volontairement pour deux (Celles qui voulaient se souvenir), à leur corps défendant pour deux autres (Celles qui voulaient oublier).

Péché et trauma originels pour celles qui furent quatre fillettes témoins du meurtre d’une cinquième, qui turent l’identité du Monstre et qui sont aujourd’hui soumises au châtiment de la mère de la victime. Poupée passive (idéal de la "disparition" de la femme japonaise que l’on trouvait également dans le très beau segment réalisé par Michel Gondry pour le film Tokyo !, 2008) dans le premier épisode buñuelien, le plus magique, meurtrière par paranoïa ou concupiscence, robot à maintenir l’ordre, chacune des jeunes filles prendra dans une figure résignée sa part du drame. Inhumaines dans tous les cas, mortes en fait avec leur camarade, comme une famille de fantômes chers au cinéma japonais.

Ce conte de fées morbide est mené avec une douceur et un amour de ses pénitentes, une délicatesse dans la valse des sentiments, qui ignorent tout cynisme, toute arrogance. L’horreur ici procède des petites touches d’analyse sociétale appliquées par le réalisateur : l’omerta comme règle tacite commune, la dictature des parents à l’école, la maltraitance et l’autoritarisme toujours à l’œuvre, les femmes en victimes expiatoires donc.

Mais c’est bien des hommes qu’il s’agit en négatif, pervers, tortionnaires, obsédés, objets de désir et de possession aussi puisque c’est par eux que passent encore le pouvoir et la réussite sociale sous le Soleil levant. Kurosawa réunit pour l’occasion cinq idoru (idoles), passée (pour l’emblématique Kyoko Koizumi) et actuelles qui, loin de la chansonnette acidulée, des photos lyophilisées et des soaps niaiseux qui sont leur quotidien, se fondent avec brio dans ce cauchemar mental : comme si elles étaient aussi à l’aise sur les deux faces d’une société devenue autiste et régressive.

Jérôme Fabre

Jeune Cinéma n°358, mars 2014

* Condor.

Shokuzai. Réal : Kiyoshi Kurosawa ; sc : K.K. & Kanae Minato ; ph : Akiko Ashizawa ; mu : Yusuke Hayashi ; mont : Koichi Takahashi. Int : Kyôko Koizumi, Yū Aoi, Eiko Koike, Sakura Ando, Chizuru Ikewaki. (Japon, 2013, 273 mn).

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