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Bois dont les rêves sont faits (le) (2014)
de Claire Simon
publié le mercredi 13 avril 2016

par Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma en ligne directe

Sélection des festivals de Lussas, Belfort, Toronto, Locarno, Rotterdam, Montréal.

Sortie le mercredi 13 avril 2016.

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Les forêts, c’est sombre. Il y a des loups, des enfants qu’on perd sans cailloux blancs, des maisons louches et des ogres. Il y a des esprits aussi mais on ne sait jamais bien lesquels sont bienveillants, c’est comme les fées.

Les bois, c’est moins sauvage, donc moins dangereux. Ils entourent la Ville, "les bois d’mon cœur", avec des petites fleurs. Mais c’est aussi là que les lauriers sont coupés, alors on n’y va plus.

Maintenant que la ville et ses collatéraux gagnent inexorablement partout dans le monde, les forêts (et les bois), des jungles chaudes aux "forêts de nuages" en passant par les taïgas, deviennent des espèces d’espaces protégées.

Il faut préserver les fourrés, les taillis et les futaies, l’humus et les canopées, il faut entourer les bébés-arbres, il faut nettoyer les herbes des plastiques dévorants.
Il faut aussi surveiller les sentiers et les pistes. Les Terriens sont devenus les maîtres, ils doivent le rester.

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Quant aux forêt urbaines, elles n’ont plus rien de sauvage et, apprivoisées, vues de loin, elles s’apparentent aux jardins et aux parcs, quasiment des artefacts.

De loin.

Car, à y regarder de plus près, entre le bitume et le sous-bois, même si ça circule beaucoup, les deux mondes continuent à être hétérogènes et, entre eux, persistent des frontières et des octrois quasi invisibles, des seuils plutôt.
Qu’ils soient sédentaires habitués ou passants de hasard, les humains qui passent ces seuils, dans un sens comme dans l’autre, s’y transforment à chaque passage, et appartiennent alors à leur nouvel éco-système.

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Claire Simon nous "invite" à une promenade dans le bois de Vincennes.
Au début, on est dubitatif, vers quel territoire va-t-elle nous embarquer ?
Autrefois, nous habitions rue Anatole France (anciennement rue du Bois), la rue de Max Linder. L’Exposition coloniale de 1931, comme la fête de l’Huma de 1945 faisaient partie des mythologies familiales. Dans ce bois au bout de la rue, dans l’enfance, on échappait à la surveillance des grands-parents et on se perdait, ou on allait au zoo ; plus tard on y flirtait, on y faisait des études, on y allait au théâtre.

On embarque avec elle, et on passe alors, en douceur, toutes les frontières. En contrebandière au large champ de conscience, elle intègre tous les "peuplements" du bois, humains, animaux, végétaux, minéraux, passés et présents, et nous offre très exactement ce qu’on appelle une utopie, le nulle part et le partout juxtaposés.

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Tous ceux qu’elle rencontre deviennent des conteurs, des romanciers : l’homosexuel en maraude qui commente son itinéraire dans le bois, la résidente avec sa cabane, le promeneur de chiens, les familles-les enfants, la prostituée étonnante de fraîcheur naturelle, les pêcheurs de carpes du lac, les Cambodgiens qui fêtent le nouvel an, les Guinéens, les cyclistes, le solitaire au regard résigné, la Fac disparue et le fantôme de Deleuze.

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C’est que Claire Simon est une grande documentariste.
De celles qui savent aller au-delà des apparences. Son regard sublime tout, imaginaire ancestral et réel bien présent.
De celles, aussi, qui prennent leur temps : quatre saisons.
De celles, enfin, qui tentent, comme elle le dit, "d’épuiser" (1) ce lieu qu’elle a choisi, ou qui, peut-être, s’est imposé.

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C’est à la merveille d’un plan imprévu que l’on juge de ce regard : le cheval qui s’envole dans le ciel vincennois, image très simple et sans dispositif, juste capté le temps nécessaire. C’est beau, non pas comme de l’Arthus-Bertrand, mais comme du Joris Ivens.

Tout se passe comme si Claire Simon, avant-gardiste inspirée, avait fourni une sorte de matrice "verte" aux pavés de la place de la République, qui l’a suivie.

Claire Simon dit que le documentaire, c’est le cinéma de tous.
Claire Simon est une grande politique.

Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma en ligne directe (avril 2016)

1. Claire Simon se réfère au texte de Georges Perec sur trois jours qu’il a passés place Saint-Sulpice, en 1974 : Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, revue Cause commune n°1 (1975), et Éditions Christian Bourgois (1982).

Le Bois dont les rêves sont faits. Réal : Claire Simon (France, 2014, 146 mn). Documentaire.

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