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Esprit de la ruche (l’) (1973)
de Victor Erice
publié le mercredi 18 mai 2016

par René Prédal
Jeune Cinéma n°101, mars 1977

Festival international du film de San Sebastián en 1973.

Sortie les mercredis 5 janvier 1977 et 18 mai 2016.

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En 1931, dans le Frankenstein de James Whale (1), une petite fille offre des fleurs au monstre.

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Dans L’Esprit de la ruche, Victor Erice part de ces images pour analyser leur impact sur une petite Castillane et cerner ainsi une enfance espagnole de 1940.

Ana est une enfant solitaire, laissée à elle-même par un père occupé surtout d’abeilles ou de réflexions nocturnes et par une mère figée dans le souvenir douloureusement passionné d’une aventure sentimentale, proche seulement de sa sœur qui ne la prend pas au sérieux. L’Espagne est étouffée par la récente victoire de l’ordre et de la religion.

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C’est au fond d’un hangar, grâce à un cinéma itinérant, à travers le film de James Whale, contemplé par un public uniquement composé de femmes et d’enfants, que la fillette va découvrir le monde adulte sous son véritable visage, celui de l’horreur.
Le vieux Frankenstein agit comme un révélateur du présent, renvoyant Ana au monde quotidien qui l’entoure beaucoup plus sûrement que ne l’aurait fait une description réaliste.
À l’école déjà, le pantin Don José reconstitué à partir de morceaux de membres et d’organes destinés à la leçon de sciences naturelles n’est-il pas en effet une excellente introduction au mythe de Prométhée moderne ?

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À partir de cette image classique de l’enfant et du monstre, le "fantastique" diffuse alors son emprise sur tout son univers, les abeilles, les champignons vénéneux, le puits. Ana, la fillette de Erice se sent dépositaire de l’image de la fillettte de Whale.

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Quand, près de la voie ferrée où elle tente des expériences d’approche de la mort à la recherche du monstre terrifiant, dans la vieille bergerie, elle rencontre un soldat républicain vagabond, la fusion des deux univers lui devient évidente : il boîte comme la créature, elle lui offre une pomme (au lieu des marguerites), ils sont amis, un moment, jusqu’à ce que le sang les sépare.

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Le soldat fugitif abattu par la police franquiste incarne le monstre en fuite lynché par une populace obscurantiste, il est cet être différent qui refuse ou s’oppose à l’ordre des choses. Les deux violences, symétriques, en reflet, sont l’impuissance de Ana, et son apprentissage.

D’une certaine manière, le film de Erice, lent, contemplatif, à l’écoute des êtres et des choses, prolonge et renouvelle le récit de Whale

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Ana, toute imprégnée d’un fantastique bienveillant qu’elle appelait de ses vœux et toute paisible dans la circulation d’un monde à l’autre, va se trouver bouleversée par leur confrontation, la vraie "réalisation", et, au lieu de fuir dans l’imaginaire, fuguer réellement. Ce n’est pas le fantastique qui terrorise, mais bien la société réelle.

René Prédal
Jeune Cinéma n°101, mars 1977

1. Frankenstein de James Whale (1931).

L’Esprit de la ruche (El Espíritu de la colmena). Réal, sc : Victor Erice ; mu : Luis de Pablo ; ph : Luis Cuadrado : mont : Pablo González del Amo. Int : Fernando Fernán Gómez, Teresa Gimpera, Ana Torrent, Isabel Tellería (Espagne, 1973, 97 mn).

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