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Detroit, ville sauvage (2010) II
de Florent Tillon
publié le vendredi 20 mai 2016

par Alicia Merino
Jeune Cinéma n° 374, été 2016

Sélection officielle du festival de Copenhague Dox 2010, du festival de San Francisco 2011 et de Karlovy-Vary 2011

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Florent Tillon a déjà réalisé plusieurs documentaires sur la ville, en France, aux États-Unis et en Europe. Il s’interroge notamment sur l’avenir de ces villes denses devenues laboratoires, ces villes phagocytées par l’industrialisation où la consommation prédomine sur les relations humaines et les altère peu à peu.

On gardait de Detroit les représentations d’une ville grise encore très industrielle avec, en tête, des images en noir & blanc des usines Ford, Firestone, ou General Motors et leurs cheminées fumantes, et des rues fourmillant de travailleurs de toutes origines. On pensait à la crise, aux grèves et aux émeutes importantes des années 1960. Des images d’archives en somme, figées.

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Mais en plongeant dans le documentaire de Florent Tillon, on redécouvre une ville presque bicéphale, avec face-à-face, l’ancien et le nouveau monde, avec son curieux Renaissance Center.

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On découvre aussi une cité un peu sauvage, avec ses herbes hautes, ses arbres enracinés dans les murs et ses parcs qui offrent bien d’autres nuances que le gris.
On se laisse littéralement transporter dans ces différents territoires, car, en suivant le réalisateur, on est nous aussi un peu en "observation participante". On y voit une faune riche et nouvelle (faucons, lapins, écureuils, faisans) et bien qu’abîmée, la ville est décrite sans misérabilisme, telle qu’elle est, c’est-à-dire cabossée, pauvre, résiliente, mais belle.

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La balade en vaut la peine : on traverse des espaces déserts, des territoires quasi post-apocalyptiques et initiatiques (l’ancienne gare), intemporels, comme si on avançait dans une ville en ruines après la guerre (vitres cassées, détritus, quartiers vides, maisons abandonnées…).

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Plusieurs plans fixes magnifiques rappellent d’ailleurs certaines photographies de Stephen Shore, suggérant que le temps ici s’est arrêté. Comme dans un voyage à travers l’espace, on passe peu à peu du silence aux échos sourds et lointains puis aux vrais bruits de la ville et de la vie actuelle.

Pour comprendre Detroit de l’intérieur et notamment les migrations de population vers la Californie, le Texas ou l’Oklahoma, Florent Tillon donne la parole aux habitants, ceux qui n’ont pas pu partir ou qui sont restés d’eux-mêmes. Ils deviennent alors nos guides, notre fil conducteur pour rallier les villes et le temps. Témoignages émouvants, réalistes, politiques.

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Oui, il y a la violence, "la seule chose qu’il leur reste ici", la vie nocturne, "là où se passent les choses", cet univers à la Mad Max sauvage et sans lois, la drogue, les signes extérieurs de richesse avec ses pitt-bulls, ses chiens errants, les incendies et la mort.
Parmi les mythes urbains, il y a aussi l’idée que Detroit "est une ville où chacun n’est qu’une pièce dans une énorme machine collective qui contrôle la sécurité et la prospérité". On pense immédiatement aux 3/8, à Chaplin et aux Temps Modernes, aux dérives du capitalisme.

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Pourtant Detroit ne s’est pas totalement atrophiée dans la crise, et après s’être perdue, elle se réinvente aujourd’hui autrement, comme si elle avait compris que ce système productiviste dévorant ne lui convenait pas.
Elle ressemble d’ailleurs un peu à ses habitants créatifs et inventifs, pour qui la ville offre des possibilités d’organisation et d’autogestion et donc une certaine liberté.

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Le réparateur : "Je préfère me défendre moi-même"… "Le roi est mort, les paysans vont s’emparer du château et doivent apprendre à se débrouiller tout seuls". On pense aussi à cette brigade de casseurs de ruines qui détruit le vieux monde à coup de massue pour en redéfinir un nouveau. Tous ensemble, les citoyens sont les acteurs de la métamorphose.

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L’agriculture urbaine et le retour à la terre enfin, aux potagers, à la culture de plantes médicinales, à l’élevage de poules montrent également l’extraordinaire dynamisme de la ville mais aussi cette nécessité d’autosubsistance. "Chercher la ville est plus important que trouver la ville".

Un documentaire réaliste et plein d’espoir où alternent intelligemment le récit des habitants, des images d’archives, le cinéma, le passé et l’avenir.

Alicia Merino
Jeune Cinéma n°374, été 2016

Détroit ville sauvage. Réal, ph : Florent Tillon, assisté de François Jacob ; mont : F.T. & Claire Atherton ; son : Hélène Magne ; mu : Winter Family & William Basinski. Avec Billy West, Geoffrey George, Reesa & Ross, Black Monk, Harry Ward, Jeanette Pierce, Scott Farrow, John George, Shirley Robinson, Kofi, Larry Mango, George Higgins. (France, 2010, 80 mn). Documentaire.

On peut voir le film sur YouTube et sur Viméo.

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