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Étoile cachée (l’) (1960)
de Ritwik Ghatak
publié le mardi 31 mai 2016

par Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°204, novembre 1990

Festival de Pesaro 1985

Sortie le mercredi 17 octobre 1990.

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Voici que le grand public va enfin connaître Ritwik Ghatak (1), cinéaste bengali comme Sen et Ray, resté peu connu en Inde comme en Europe jusqu’à moment où ses élèves Koul, Shahani, Gopalakhrishnam, devenus cinéastes, rendirent justice à son génie. (2)

L’Étoile cachée est un mélodrame. Le film suit le calvaire de Neeta qu’une vie de peine et de sacrifice use jusqu’à la mort.
Au début, un récit classique présente la famille de Neeta.
Les dettes écrites sur l’ardoise de l’épicier, la cour d’école où le père intellectuel émigré enseigne à des petits enfants, les allées et venues de Neeta dont les fins de mois font respirer la famille : un sari pour Geeta la cadette, des baskets pour Moutoun, de quoi faire belle figure pour le frère préféré, Shankar. Le riz du foyer devra attendre l’autre fin de mois et Neeta, au sandales déchirées, marche pieds nus.

Comme au lever de rideau, le malheur sonne les trois coups : Neeta perd son premier amour, abandonne ses études, perd sa santé et s’épuise au travail.
Comme dans tout mélodrame, le malheur est écrit par le destin : un accident rend le père infirme, un autre blesse Moutoun.
Le destin est aussi la misère des temps et la lâcheté humaine. Shankar exploite sa sœur, une mère rapace écarte de Neeta son fiancé. Rien que de convenu : ce récit de misère et de déchéance pourrait être signé Guru Dutt ou Satyajit Ray.

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Si on reconnaît d’emblée le ton de Ghatak, c’est par la présence d’un Bengale émietté, effrité par la séparation, et la rage que crachent ces images.

Trois fois, cette rage éclate en gros plans. Ghatak les appelle ses abstractions, son maître Eisenstein disait plutôt "le sentiment du créateur".

Trois plans où disparaissent le récit, le contexte, le paysage, la cour, l’école.
Un visage immense emplit l’écran, sculpté par la lumière du malheur, celle qui vient d’en-bas. Visage du père qui crie : "Autrefois on jetait les filles au Gange, maintenant on les piétine, on les écrase". Plus loin, c’est Neeta qui parle avec Shankar : "Je dois expier, oui expier. Je n’ai pas protesté contre injustice".
On sent que Ghatak parle là à la première personne, contre son pays avachi, contre son personnage à la bonté trop passive.
Plus tard, dans son dernier film inachevé, le fulgurant Jukti, Takko ar Gappo (1974), Ghatak mourant se mettra en scène lui-même et les gros plans sculpteront son visage à nu.

D’autres plans donnent une dimension plus souterraine au récit. Le cours des événements ralentit comme une eau devient étale. Un arbre berce de son feuillage comme une palme immense le sentier où apparaît Neeta. Un chant s’accorde à la sérénité de la scène. Shankar, le frère qui veut être poète, est filmé en amorce. Au loin, à l’horizontale, au delà du fleuve, un train glisse. Ces images du frère et de la sœur scandent le film jusqu’au finale. Tout autour du couple, des montagnes dans la brume qu’une caméra tournoyante fait danser. "Et pourtant, je voulais vivre" crie Neeta.

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Mais c’est une autre image de Neeta et Shankar qu’on garde du film.
La maison, une photo des enfants dans l’ancienne maison. Neeta et Shankar chantent à deux voix. L’ombre d’une haie de paille tremble sur leurs corps réunis, striés de lumière. Une image de vie, de sécurité, d’unité, du temps de l’enfance retrouvé et on pense au Bengale d’avant la scission.

Ghatak parle souvent des grands mythes indiens qui transcendent ses récits et des figures de déesses-femmes, Durga ou Uma, qui doublent ses héroïnes. Réflexions qui éclairent ses films mais qui, pour nous, restent un peu extérieures comme une leçon lue dans un traité de sociologie.

L’image du couple réfugié dans l’ombre, parce qu’elle rejoint un plan semblable dans Tabou ou celle du couple au hamac dans le Mexique de Eisenstein suscite un sentiment mystérieux, celui d’un bonheur perdu, mais possible.

Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°204, novembre 1990

1. Ritwik Ghatak (1925-1976). Ciclop-Films avait acquis le second film de Ghatak, Ajantrik, en 1987 et le film eut une sortie brève.
Ciclop-Films (Coopérative d’intervention des ciné-clubs pour les opérations de promotion du film) a été fondé en juin 1970, par la fédération Jean-Vigo, avec pour objectif d’investir dans le lancement de films indépendants, en liaison avec le mouvement ciné-club.

2. Jeune Cinéma a découvert le film au festival de Pesaro 1985, qui programmait un panorama du cinéma indien. Cf. le numéro 169 de Jeune Cinéma (septembre 1985).

* Le cinéma indien à Pesaro (Raj Kapoor, Adoor Gopalakrishnan, Mani Kaul, Ghatak, Guru Dutt), Jeune Cinéma n° 169, septembre 1985, dossier pp. 1-27.

* Ghatak le déraciné (Sur huit films de Ghatak), par Ginette Delmas, Jeune Cinéma n° 169 de septembre 1985, pp. 12-18.

L’Étoile cachée (Meghe Dhaka Tara). Réal : Ritwik Ghatak
 ; sc : R.G., Samiran Dutta d’après une histoire originale de Shaktipada Rajguru, Rabindranath Tagore (lyrics) ; mu : Jyotirindra Moitra ; ph : Dinen Gupta ; mont : Ramesh Joshi. Int. Supriya Choudhury, Anil Chatterjee, Gyanesh Mukherjee, Bijon Bhattacharya, Gita Dey, Gita Ghatak (Inde, 1960, 126 mn).

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