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Vie est à nous (la) (1936)
de Jean Renoir
publié le lundi 6 juin 2016

par Lucien Logette
Jeune Cinéma en ligne directe

Projeté sans visa de censure dans les cinémas de quartier et les meetings, durant la campagne électorale à partir du 7 avril 1936 et jusqu’au 2e tour des élections (3 mai 1936).

Sorties les mercredis 12 novembre 1969 et 8 juin 2016.

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C’est Paul Vaillant-Couturier, rédacteur en chef de L’Humanité, qui lance l’idée de tourner un film pour soutenir, sur le terrain, la campagne du Parti communiste pour les élections de mai 1936.
Il en trace l’argument, pas très compliqué - montrer que face à la montée des ligues d’extrême droite, le Parti, défenseur de la classe ouvrière, est le seul garant des libertés.

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Le financement sera assuré par des collectes effectuées lors des meetings, avant le lancement de la campagne, premier exemple connu de crowdfunding.
Les 70 000 francs recueillis ne permettront pas de réunir un générique flamboyant - pas de vedettes, mais de toutes façons, elles n’auraient rien eu à faire là - ni une équipe technique renommée.
Mais les militants ne manquent pas, qui assureront le travail, de façon anonyme : la copie d’époque ne comporte aucun nom, annonçant simplement "un film réalisé collectivement par une équipe de techniciens, d’artistes et d’ouvriers".
Si la réalisation est confiée à Jean Renoir, c’est parce que celui-ci est alors considéré comme un "compagnon de route", et le seul cinéaste de ce calibre qui affiche ses sympathies politiques, à la différence de Duvivier, Clair ou Feyder (et même si l’on sait désormais que les qualités de Renoir étaient plutôt celles du caméléon).
Il a tourné l’année précédente Le Crime de Monsieur Lange, chant du cygne du Groupe Octobre, qui montrait comment une coopérative d’ouvriers pouvait fonctionner harmonieusement ; il est donc l’homme de la situation.

Si Renoir accepte d’être le porteur du projet, il ne tient pas à en assurer toute la responsabilité, sans doute pour des raisons pratiques - il fallait travailler dans l’urgence et sur plusieurs fronts en même temps, filmer les meetings, rassembler les documents d’archives, tourner les éléments fictionnels.
Il fait donc appel à une grosse poignée d’assistants-réalisateurs : Jacques Becker, Jacques-Bernard Brunius, Henri Cartier (pas encore Bresson), Jean-Paul Dreyfus (pas encore Le Chanois), Maurice Lime, Marc Maurette, Pierre Unik et André Zwobada.
Particularités : seuls quatre ont déjà tâté du cinéma, Becker et Brunius comme réalisateurs, Dreyfus et Unik comme assistant. Les autres y viendront (ou pas : Lime ne sera qu’écrivain, après avoir choisi l’extrême droite en suivant Doriot jusqu’en Allemagne).

Sur ce que fut la répartition du travail sous la houlette de Renoir, on sait peu de choses, pas plus que sur la "direction" effective du maître. (1)
On sait que Becker a réalisé l’épisode central, celui de la mise aux enchères de la ferme de Henri Pons et Gabrielle Fontan, contrariée par les militants communistes du village, conduits par un Gaston Modot impérial. Épisode le mieux mis en place, sur tous les plans, narratif et visuel - le double mouvement de caméra qui suit les protagonistes qui s’accroupissent de chaque côté de la jument à vendre est une belle idée.

De son côté, Brunius a fait ce qu’il savait le mieux faire, monter et jouer.
Difficile, avec sa dégaine, d’interpréter un ouvrier à casquette ; délaissant "le béret français" de L’affaire est dans le sac, il choisit le haut-de-forme virtuel du président du conseil d’administration qui décide les dégraissages pour sauver l’entreprise, avec des arguments qu’on croirait sortis d’un discours récent de Pierre Gattaz - des "200 familles" au Medef, il n’y a qu’un petit pas.

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Côté montage, c’est lui qui fut chargé de le première partie (le reste étant assuré par Marguerite Renoir), du documentaire sur les richesses de la France, vantées par un instituteur désabusé (Jean Dasté), jusqu’aux différentes archives sur les dictatures voisines, célèbres par leurs effets, souvent repris ensuite : un discours d’Hitler remplacé par des aboiements et un défilé de fascistes marchant à reculons (élément qui figurait dans la copie sortie en 1969 mais absent de la copie DVD éditée par Doriane Films il y a quelques années - souhaitons que la nouvelle version soit complète). (2)

Le plus étonnant, c’est l’actualité retrouvée d’un film aussi précisément réalisé pour refléter son temps.
La grève du premier épisode, lancée dans l’usine pour exiger la réintégration d’un ouvrier licencié car trop âgé, avec les représentants syndicaux réformistes et radicaux - ces derniers, emmenés par Charles Blavette, emportent évidemment le morceau, les chômeurs du troisième épisode discutant dans la queue devant la Soupe populaire des mérites comparés de l’Armée du Salut et des associations catholiques du Sacré-Cœur (une soupe contre une messe), tout cela avait, lors de la découverte du film en 1969, un aspect terriblement daté, renvoyant à une époque oubliée. Des discours électoraux dépassés, des situations improbables, on était dans l’Histoire lointaine.

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Au moment de la réédition en DVD de Doriane, on en était déjà moins certain.
Aujourd’hui, La vie est à nous va sans doute apparaître comme tout à fait en phase avec l’ici et maintenant : des défilés, des grèves avec occupation, des Internationale, des discussions démocratiques.

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Avec un bémol : le film de 1936 s’achevait sur un message d’espoir ; même si les lendemains qui chantent n’étaient pas explicitement évoqués, on allait, avec le pays, vers le soleil levant. (3)

Tous les comédiens figurant dans le film furent bénévoles et restèrent anonymes. Il s’agissait d’abord d’un acte militant.

Il n’empêche : pour les habitués du cinéma français des années 30 et 40, c’est un régal de tâcher de les reconnaître, souvent dans un coin de cadrage, personne, excepté les "héros" des saynètes, vus plus longuement - Blavette et Max Dalban, Modot et Léon Larive, Julien Bertheau et Nadia Sibirskaïa -, n’apparaissant pas plus de quelques secondes.

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Les membres du Groupe Octobre, Le Chanois, Roger Blin, Marcel Duhamel, Fabien Loris, Sylvain Itkine, sont là, Madeleine Sologne débute, Francis Marc (futur Lemarque) pousse la chansonnette, O’Brady lave une voiture, Claire Gérard s’effarouche devant un chômeur, Vladimir Sokoloff marche, le poing droit levé.

Certes, les discours des politiques, aussi charismatiques qu’ils aient pu être, passent mal désormais : Jacques Duclos, malgré l’accent, Maurice Thorez, malgré la coiffure, Marcel Cachin, malgré les moustaches, ont du mal à convaincre.
Mais les grévistes de base, les chanteurs de la guinguette, les manifestants souriants, le grand souffle qui anime les images, tout cela, à travers les déceptions et les effondrements qui ont suivi (et justement à cause d’eux), a conservé quelque chose d’irréductible.
Il y eut un moment où…

Lucien Logette
Jeune Cinéma en ligne directe

1. Lorsque Truffaut écrit (pochette du DVD Doriane) : "Il est aisé de reconnaître la manière de Renoir dans le moindre mouvement d’appareil. Les discours politiques sont filmés comme au début des Bas-fonds, la tirade du ministre qui sermonne Jouvet, la caméra tournant très lentement autour de Thorez sur un rail courbe", il se livre à un délire d’interprétation auteuriste. Les hommes de tribune sont filmés exactement comme on pouvait les filmer à l’époque, il suffit de voir Hitler ou Mussolini dans La vie est à nous, eux aussi cadrés à la Renoir.
Lorsqu’il précise : "Le film s’achève exactement comme Boudu : la caméra est dans un fossé filmant en contre-plongée un défilé de militants chantant, etc.", il semble n’avoir jamais vu un film soviétique des années 20 et 30, la contre-plongée faisant partie de la rhétorique révolutionnaire. Figure de style d’ailleurs partagée : San Francisco de Woody Van Dyke (1936) s’achève sur un plan choral identique.

2. Le DVD de Doriane est épuisé.
Ciné-Archives édite un coffret DVD : La Vie est à nous, Le Temps des cerises et autres films du Front populaire.

 Trois DVD réunissent 16 documents, dont La Vie est à nous en version restaurée et un livre de 104 pages avec les contributions de Danielle Tartakowsky, Bernard Eisenchitz, Valérie Vignaux, Pauline Gallinari, Tangui Perron et Serge Wolikow.
En librairie le 7 juin 2016.

3. Notons une erreur dans la notice wikipedia du film : la chorale populaire de Paris ne chante pas Auprès de ma blonde, chanson bien connue, mais Au devant de la vie, ... Ma blonde, entends-tu dans les villes, etc. La nuance est de taille).

La vie est à nous. Réal : sous la direction de Jean Renoir ; ass : Jacques Becker, Jacques-Bernard Brunius, Henri Cartier, Jean-Paul Dreyfus, Maurice Lime, Marc Maurette, Pierre Unik, André Zwobada ; ph : Jean Bourgoin, Alain Douarinou, Henri Alekan, Claude Renoir, Jean Isnard, Louis Page, Jean-Paul Alphen ; mont : Marguerite Renoir, Jacques-Bernard Brunius ; prod : Ciné-Liberté (France, 1936, 62 mn).

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