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Feuilles d’automne...
... ou Autant en a emporté le vent.
publié le jeudi 9 juin 2016

par Marcel Martin
Jeune Cinéma n°294, janvier-février 2005

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La position de critique (pour ne pas dire le métier), quel que soit le domaine, demande trois "qualités" : la curiosité, la faculté d’étonnement et la bonne distance.
Marcel Martin (1926-2016) en est témoin.


"C’est beau comme un camion, dis."

La vieille boutade m’est revenue en mémoire en lisant des critiques quasiment dithyrambiques sur le film de Arnaud des Pallières, Adieu. (1)
Certains confrères ont eu un sacré coup de cœur pour cet OVNI en marge de la production majoritaire, affirmation a priori légitime du cinéma d’auteur à faire cavalier seul. Mais, si l’ouverture du film sur la chaîne de montage d’une fabrique de semi-remorques méritait en effet un coup de chapeau, la suite peinait à tenir la gageure dans le même style ésotérique jusqu’à l’imprudence avec cette démonstration d’écriture artiste. Ou faudrait-il dire autiste ?

Même perplexité devant certains éloges impressionnants recueillis par le film italien Il dono, (2) qui invitait à contempler des fragments de réalité saisis au vol dans un village calabrais en déréliction et où figure de l’inattendu, en effet, mais aussi du saugrenu et même de l’incongru. Parmi les cinéastes capables de nous faire don d’une réalité vraiment signifiante, on peut évoquer les Straub avec son saisissant Sicilia, pour rester dans le domaine italien. (3)

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Autre sujet de méditation un peu décontenancée, Le Pont des Arts de Eugène Green (4) : corseté d’un baroquisme placé sous le signe de Monteverdi, accumulant les provocations dramaturgiques et les références intellos, ce film donne le sentiment de nous trouver devant ce que j’appellerais volontiers un "brouillon de culture".

Après le médiocre accueil fait par la presse à ses Parisiens, Claude Lelouch (5) a repris son habituelle complainte, en plus dramatique : "Massacré par la critique, sauvé par le public". Tant mieux pour lui, donc, en fin de compte.

Luc Besson, lui aussi, est parti en guerre contre les méchants, mais par personne interposée. Il avait porté plainte en diffamation contre des critiques qui n’avaient pas apprécié le Fanfan-la-Tulipe de Gérard Krawczyk (6) qu’il a produit l’an dernier : le tribunal a eu la sagesse de dire que l’objet du délit est une "œuvre", donc relevant du "libre droit de la critique". J’attends le prochain film de notre populaire auteur : j’aimerais pouvoir écrire un jour que Besson fait du Bresson sans en avoir l’r.

Débouté lui aussi le sympathique instituteur Georges Lopez, qui revendiquait des droits sur le film de Nicolas Philibert, mais qui a donc expérimenté à son détriment la difficulté existentielle de, simultanément, "être et avoir". (7)

Autre boutade évoquée par l’actualité médiatique, celle qui veut qu’entre les pubs télévisées, il faut bien mettre quelque chose pour passer le temps.
C’est ce qu’a cyniquement rappelé le pdg de TF1, en informant, et rassurant, les annonceurs qu’il fabrique pour leurs spots des "cerveaux disponibles", après lavage, bien entendu. La remarque conforte le sentiment que ce monsieur méprise le public tout autant qu’il le courtise, les fanatiques de télé réalité lui donnant tristement raison.

Mais le triomphe public des Choristes (8) peut sembler prouver qu’il existe un antidote qui fonctionne au-delà de toute attente.
Habitué des plébiscites populaires, Gérard Jugnot déclare faire "un cinéma d’auteur pour grand public", mais il est clair que son style "dramatique télé" est la clé de l’adhésion enthousiaste de consommateurs qui veulent du genre "feuilleton" confortable pour s’éclater sans problèmes.
Conclusion difficilement contournable : Les Choristes doit son triomphe à ses millions de (télé)spectateurs.

Marcel Martin
Jeune Cinéma n°294, janvier-février 2005

1. Adieu de Arnaud des Pallières (2003).

2. Il dono de Michelangelo Frammartino (2003).

3. Sicilia ! de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet (1999) d’après Conversation en Sicile de Elio Vittorini (1939).

4. Le Pont des Arts de Eugène Green (2004).

5. Les Parisiens de Claude Lelouch (2004).

6. Fanfan-la-Tulipe de Gérard Krawczyk (2003).

7. Être et avoir de Nicolas Philibert (2002).

8. Les Choristes de Christophe Barratier (2003).

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