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Un mariage (1978)
de Robert Altman
publié le mercredi 6 juillet 2016

par Bernard Nave
Jeune Cinéma n°115, décembre 1978-janvier 1979

Sorties les mercredis 22 novembre 1978 et 6 juillet 2026

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Quinzième film de Robert Altman, Un mariage manifeste à la fois la diversité et la continuité d’une œuvre dont il constitue certainement la pièce la plus achevée tant par sa construction que la maitrise qui s’en dégage.

En ce qui concerne le thème du film, il faut s’arrêter au fait que Altman utilise l’article indéfini montrant clairement qu’il ne s’attaque pas à l’institution du mariage en tant que telle, même si, à bien des égards, il s’agit d’une satire de la cérémonie et de ce qu’elle représente. Tout au long des festivités à l’église, lors de la réception qui suit, il est clair que Altman porte un regard sans complaisance sur un rituel dérisoire. Par le discours et les attitudes des personnages, le mariage ne sort pas grandi de cette entreprise méthodique de mise à nu.

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Mais comme il nous y a habitués dans nombre de ses autres films, Altman développe ici un propos plus général. C’est encore de l’Amérique qu’il nous parle.
Et réunissant une cinquantaine de personnages différents, il nous fait découvrir un microcosme symbolique. Chacun d’entre eux a son existence propre, même ceux que l’on voit le moins, et en même temps, par les rapports qu’il nouent, par les conflits qui éclatent entre eux, ils sont porteurs du monde auquel ils appartiennent. Ce monde est un monde en faillite à tous les niveaux.

Faillite de la fête d’abord qui échappe complètement à la professionnelle chargée de la conduire. Regroupés artificiellement pour l’occasion, les invités de la noce vont faire éclater les apparences pour mettre à jour de façon tout à la fois comique et cruelle ce qu’ils sont vraiment : des couples qui se survivent plutôt mal que bien, des familles qui dissimulent mal les lézardes de leur façade.

Et tout cela forme un groupe dont la vacuité devient de plus en plus pesante. Un peu comme à la fin d’un psychodrame où l’on découvre des choses qui font mal, chacun s’en ira aigri et blessé, ayant découvert le vide béant de sa vie, sans toujours vouloir se l’avouer.

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Le finale est d’autant plus empreint de mélancolie que, sous la comédie, qui colore le film, perce la tragédie d’existences médiocres.
Dans cet écheveau complexe, le personnage du père
du jeune marié (incarné par Vittorio Gassman) donne le fil conducteur de cette mise à nu d’une société à la dérive. Luigi Corelli, émigré italien qui a fait fortune en épousant la fille d’un riche Américain, n’a été accepté dans la famille qu’à la condition de ne pas sortir de la prison dorée que la vieille lui offre et de ne recevoir personne de sa famille.

La mort de l’ancêtre juste avant la noce le libère de ce pacte.
L’arrivée imprévue de son frère (un des grands moments comiques du film : c’est l’Italie qui fait irruption dans un univers hyper anglo-saxon), le dégoût qu’il éprouve à la vue de ce petit monde qui lui apparaît vicié, le convainc de tout abandonner pour rentrer dans son pays natal. Plus que jamais chez Altman, c’est la fin du rêve américain.

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Luigi est le seul qui partira vers un horizon nouveau avec le sentiment d’échapper à la mort, comme on quitte un bateau en perdition. Un élément symbolique dans le film montre que malgré son apparente facilité à s’adapter à l’Amérique, l’intégration n’était pas faite. Il avait enfoui son passé dans le sous-sol de la maison où il avait aménagé un bar à l’italienne, souvenir ineffaçable de sa jeunesse de serveur à Rome. C’est le seul îlot de liberté dans une maison où la morte repose en majesté à l’étage, où les responsables de sécurité embauchés pour la fête suivent tous les invités pour éviter les débordements sans y parvenir.

Enfin, c’est la mort accidentelle de deux jeunes en marge de tout cela qui fait basculer Luigi. En un sens, la mort reste l’invitée surprise de cette noce particulière : elle préside et elle clôt la fête et nous restons sur l’image d’une demeure vidée de tout, désertée comme une scène à la fin du spectacle.

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Avec Un mariage, Altman réussit un tour de force : derrière une foule de détails comiques et apparemment sans importance, il parvient à toucher à quelque chose de plus profond et de tragique. Surtout, il maîtrise ce foisonnement de personnages et de situations de manière étonnante. La part des acteurs dans le succès de cette entreprise est fondamentale.

Tous donnent le meilleur d’eux-mêmes et ce n’est pas le moindre mérite de Altman que d’avoir su créer les conditions de travail qui font que des acteurs aussi différents que Vittorio Gassman et Geraldine Chaplin, pour ne citer qu’eux, parviennent à coordonner leur jeu pour donner au film cette unité profonde.
Il s’agit là d’une réussite collective qui s’apparente un peu à elle des grands moments de théâtre où l’on ne cherche plus à distinguer qui a le plus compté pour aboutir à une œuvre aussi pleinement maîtrisée.

Mais parmi tant d’étoiles, on est ému de rencontrer celle qui fut l’actrice préférée du grand Griffith, qui fut la fille frêle du Lys brisé et de Naissance d’une nation : Lilian Gish. Pas du tout pour une figuration. Dans le rôle assez bref mais capital, celui de la mama reine de la tribu, qu’à 81 ans, elle maîtrise sans une faille.

Tout d’un coup la mythologie du cinéma entre de plain-pied dans notre vie.

Bernard Nave
Jeune Cinéma n°115, décembre 1978-janvier 1979

Un mariage (A Wedding). Réal : Robert Altman ; sc : R.A. & John Considine (en), Patricia Resnick, Allan Nicholls ; ph : Charles Rosher ; mu : John Hotchkis. Int : Vittorio Gassman, Géraldine Chaplin, Mia Farrow, Lillian Gish, Desi Arnaz Jr., Carol Burnett, Howard Duff, Lauren Hutton, Viveca Lindfors, Amy Stryker, Pat McCormick, Dina Merrill, Nina Van Pallandt (États-Unis, 1978, 125 mn).

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