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Idéal (l’) (2016)
de Frédéric Beigbeder
publié le mardi 14 juin 2016

par Sol O’Brien
Jeune Cinéma en ligne directe

Sortie le mercredi 15 juin 2016

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Soient le dandy, avec sa sophistication narcissique, et le snob, son porte-voix dont les codes et les élucubrations ont pour vocation première d’exclure. Il y a bien longtemps que le référent aristocratique commun de ces deux joueurs sociaux - la Cour - s’est tassé, dégradé en une parodie moyenne, médiocre, middle class virant cheap et parfois lumpen (1), à l’image de la société démocratique, rêvée puis ratée. (2)

Certes, Frédéric Beigbeder n’y est pour rien, dans cette déchéance. Et nul ne lui conteste le droit absolu de raconter, à l’envi, sa vie-son œuvre, sur ce qui ressemble à un dessus de panier, surtout quand il parvient à nous amuser. C’était (un peu) le cas avec 99 Francs, en l’an 2000 (3), autant dire, au train où vont les choses, il y a un siècle.

L’Idéal, c’est la suite.

Octave (4), qui errait en se débattant dans un dialectique bloquée aux contradictions irréconciliables autant qu’indépassables (publicité versus morale ; "créatif" versus artiste, etc.), a survécu.
Devenu chasseur de jeunes corps femelles (à défaut de têtes), il grenouille toujours dans le même monde, cette fois dans une maison de cosmétiques à lourd passé politique. Ce nouveau poste l’amène à beaucoup voyager, dans des conditions professionnelles parfois contrariantes. Le film est donc le récit de ses "aventures".

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Oui, parce que Beigbeder considère que, pour le pékin lambda qui sera amené à voir son film, les gambades d’Octave sont des "aventures" qui devraient non seulement le tenir en haleine, mais encore le faire rire. (5)

Quoi d’autre sinon ?

Parce que qui diable peut croire un instant qu’il ait vraiment voulu s’attaquer à l’empire L’Oréal avec cette succession de saynètes souvent ridicules ?

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Et que dire du bouquet final ? Le retour à la source qui vous lave des artifices (la Nature, tout ça), l’amour maternel comme allégorie de l’authentique (Ah les "mamans" !), la victoire d’une caricature de babacoolisme sur la méchante multinationale (ben voyons), toute cette quincaillerie de clichés au service de quoi ?

On peut soupçonner son âme de bien des turpitudes, Beigbeder "fasciné et révolté par ce monde", mais pas de bêtise.

Comme tout dandy qui sait se tenir, il sait tout sur l’archétype Alceste-Célimène, il a dû lire Gracian et Castiglione, et, s’il méprise Madame Verdurin, il sait désormais qu’il y a une place pour elle à sa table. Il est assez vieux pour avoir perçu, dans son enfance, "l’explosion de sympathie" (6) des années 70, puis, dans son adolescence, pour avoir intégré et "récupéré" le réajustement néo-libéral des années 80, avec son "augmentation de capital".
Aujourd’hui, "tous parvenus", il le sait.

Tous parvenus ?

Non justement, pas tous, et c’est à ces autres qu’il s’adresse, avec une complicité cynique qui peine à marquer sa condescendance.

Car il sait mieux que personne que les hiérarchies courtisanes occidentales supposent des frontières de verre aussi verrouillées que celles qui séparent les castes indiennes, avec des passages secrets et des mots de passe tout aussi difficiles à acquérir. 
Il sait parfaitement que se démaquiller vraiment, ça prend du temps, et que ce monde mondain qu’il fait semblant de dénoncer, il le conforte. (7)

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Mais il a le droit absolu de faire une pseudo (et énième) satire "pour les nuls" de ce monde - le sien.
Tant pis pour les alouettes non-dupes qui se pètent la gueule dans ses miroirs.
Tant pis aussi pour les vrais amateurs de l’artifice quand il est élevé au rang des beaux-arts. Car, entre nous, heureusement que ni Wilde ni Baudelaire ne sont retournés à la Mère Nature.
Tant pis enfin pour les grands faussaires. (8)

Non, ce qu’on lui reproche, c’est ce qui le ferait refouler de tout "salon" digne de ce nom, s’il se présentait anonymement : le manque total d’humour, de cette délicieuse légèreté d’esprit, celle du mondain "sûr de sa communauté" (6).

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Rectification : L’Idéal, ce n’est (même) pas "la suite", c’est "le retour" un genre difficile s’il en est, c’est la répétition en farce, un succédané éventé de 99 Francs. Comme la superbe ganja de Vientiane, dont on tente de faire renaître des graines récupérées sur sa terrasse parisienne, et qui, faute de soleil, dans le chilom, se révèle être de la ficelle.
Pas sûr que même le pékin lambda, qui en sait de plus en plus long sur les social-bouffonneriess, lui emboîte le pas.

Sol O’Brien
Jeune Cinéma en ligne directe

1. Coupures épistémologiques (Azincourt, 1789, les deux premières guerres mondiales...) ou processus diffus mais plus définitif (la télévision).

2. Une liste des notes en bas de pages possibles serait trop longue. On peut se contenter de citer principalement, dans le domaine littéraire, l’ouvrage de René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque (Grasset, 1961).

3. 99 Francs  : le roman de Frédéric Beigbeder (Grasset, 2000) ; le film de Jan Kounen (2007).

4. Dont Don Draper, dans la série Mad Men (2007-2015), sera le rejeton filandreux.

5. S’il a vu Bienvenue chez les Ch’tis et eu connaissance de son succès historique, il a toutes les raisons de le penser.

6. Pour reprendre les heureuses expressions de Patrick Mauriès dans Le Mondain, (Seuil, 1984).

7. Comme il savait, que la dernière phrase de 99 Francs, le film, n’était qu’une boutade-alibi désinvolte et expédiée : "10 % de l’argent consacré annuellement à la publicité suffirait à réduire de moitié la faim dans le monde".

8. Guy Ribes ne "mangeait pas de ce pain-là", comme aurait dit Benjamin Péret, dans Un vrai faussaire de Jean-Luc Léon (2015).

L’Idéal. Réal, sc : Frédéric Beigbeder ; ph : Gilles Porte ; mu : Matthieu Gonet. Int : Gaspard Proust, Audrey Fleurot, Nikolett Barabas, Tom Audenaert, Jonathan Lambert, Camille Rowe, Anamaria Vartolomei, Aleksey Guskov (France, 2016, 90 mn).

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