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Little Big Man (1970)
de Arthur Penn
publié le mardi 19 juillet 2016

par Luce Vigo-Sand
Jeune Cinéma n°55, mai 1971

Sorties les mercredis 31 mars 1971 et 20 juillet 2016

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"Je me moque de ce qu’on appelle "la véritable histoire de l’Ouest" rendue avec les yeux des Blancs" (1)

C’est en effet, avec un irrespect savoureux que Arthur Penn brosse dans The Little Big Man, une sorte de tableau picaresque de toute une époque vécue à travers les tribulations de Jack Grabb, ce "visage pâle" assez neutre qui se laisse porter par les événements et qu’interprète brillamment Dustin Hoffman.

Irrespect pour la tradition épique des vaillants conquérants de l’Ouest, rupture - déjà bien amorcée dans Le Gaucher - avec toute une imagerie exaltée, dénoncée au niveau de la construction même du western, pour atteindre à un respect vrai d’une civilisation disparue, celle des Indiens.

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"Il fallait éviter ’le noble sauvage’ pour conserver à notre propos le côté mordant qu’il doit avoir. C’est pourquoi nous avons décidé de les traiter comme ils s’appellent eux-mêmes, c’est-à-dire des Êtres Humains, sur un plan tout à fait ordinaire" (2).
C’est aussi cette façon "ordinaire" de traiter tout ce qui se rapporte aux Indiens, sans que rien, jamais ne ressemble à une intention didactique, qui est tout à fait remarquable.

D’autant plus que tout le reste du sujet - comme le souligne le titre français (3) - nous est conté sur le mode burlesque.
Ainsi le film ne nous fait-il prendre vraiment au sérieux que ce qui mérite de l’être, portant sur le ton plaisant des coups à certaines valeurs établies qui s’en trouvent bien ébranlées : "La vision d’un monde moral qui n’existe pas", dira Jack après l’expérience de ce qu’il appelle sa "période religieuse", avant d’entrer dans sa "période de tueur professionnel", et après avoir goûté au sentiment chrétien, plus que suspect de Madame Pendrake.

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Une voix cassée, un peu hésitante, précède la première image, celle d’un homme aux mains et au visage incroyablement ridés, âgé, comme il nous l’apprend, de 121 ans, et qui revit, pour un journaliste venu le questionner, différents moments d’une existence riche en rebondissements, depuis le jour où sa famille a été tuée par les Indiens.

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Un plan assez lent nous montre un large paysage, un campement dévasté, un chariot qui finit de brûler, un homme mort et deux enfants qui viennent contempler, en silence, ce qui est, pour eux, la fin d’une existence. Ce sont Jack et sa grande sœur Caroline, fantastiquement laide. "Pauvre Caroline, elle n’a jamais eu de chance avec les hommes.", dit Jack quand Caroline attend en vain d’être violée par la tribu indienne qui les a recueillis.

Ainsi nous sommes vite pris par ce ton dont n’est jamais exclu un humour percutant qui, loin de cacher l’importance du propos, le souligne.
Propos extrêmement bien servi par des images constamment belles. Je me souviens d’une particulièrement harmonieuse, donnant un sentiment de quasi perfection - image qui montre la longue file des Êtres Humains en marche le long d’une rivière, et Jack Crabb quittant cette colonne et traversant la rivière. Ces deux mouvements, perpendiculaires l’un à l’autre, dans une lumière et un paysage émouvants de tranquillité, arrivent à rendre, par le silence aussi, tout le sens d’une philosophie de vie pleinement assumée.

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Mais cet exemple de plan parfaitement maîtrisé et beau est loin d’être unique dans le film. Il arrive aussi que l’enchaînement d’un plan à un autre soit inattendu et tout à fait réjouissant, comme celui qui nous fait passer des petits rires de plaisir d’Olga, la vigoureuse femme de Jack, à ses larmes du lendemain lorsqu’elle assiste à la vente aux enchères de tous ses biens.
Également exaltant dans sa perfection, le rythme de certaines scènes de bataille, succédant à certaines scène de vie quotidienne. Celle, par exemple, qui montre l’affrontement des hommes de Custer et des Indiens dans laquelle Arthur Penn procède par plans rapprochés, puis éloignés, puis rapprochés à nouveau, passant ainsi du général au particulier avec une grande sûreté de style.

Un film de deux heures et demie pendant lequel on ne s’ennuie jamais, où l’on voit s’affronter, sans phrases inutiles, deux mondes, celui des Blancs et celui des Indiens d’une manière jamais vue encore, est un régal des yeux et de l’esprit.

Régal de l’esprit car il est extrêmement réjouissant de voir s’effondrer, dans un sourire ou dans un éclat de rire, tout un monde d’idées reçues.

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Éclat de rire qui se tait, sourire qui s’efface devant le tragique de scènes qui recréent avec violence le génocide des Indiens par les Blancs.
"Pourquoi tuent-ils les femmes et les enfants ?" demande le jeune Jack.
"Parce qu’ils sont étrangers" lui répond Grand Father, le vieux chef de la tribu des Êtres Humains.
Et l’on voit que ces étrangers portent l’insigne US.

Luce Vigo-Sand
Jeune Cinéma n°55, mai 1971

1. Entretien entre Arthur Penn et Patrick Séry, Le Monde, 8 avril 1971.

2. Entretien entre Arthur Penn, F. Maurin et C. Diegues, L’Humanité, 3 avril 1971.

3. Les Mésaventures extravagantes d’un visage pâle.

Little Big Man. Réal. Arthur Penn ; sc : Calder Willingham d’après le roman de Thomas Berger Little big Man (1964) ; mu : John Paul Hammond ; ph : Harry Strading Jr. ; mont : Dede Allen ; déc : Dean Tavoularis ; cost : Dorothy Jeakins. Int : Dustin Hoffman, Faye Dunaway, Chief Dan George, Martin Balsam, Richard Mulligan, Jeff Corey, Aimee Eccles, Kelly Jean Peters (États-Unis, 1970, 139 mn).

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