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Captain Fantastic (2016)
de Matt Ross
publié le mardi 11 octobre 2016

par Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma n°374, été 2016

Sélection officielle Un certain Regard Cannes 2016

Sortie le mercredi 12 octobre 2016

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Ben Cash ne transige pas sur l’éducation de ses six enfants (de 7 à 18 ans). Il y a un "savoir-vivre" à respecter, et cela, où qu’on vive, quelle que soit la saison, et l’état de ses finances. C’est un radical.

Une bonne éducation implique des valeurs (sans valeurs, un humain n’est qu’un "sauvage") et des techniques (dans tout écosystème, il faut trouver ses marques). Plus un principe - on ne ment pas - qui émarge aux deux domaines. La vérité est une valeur, la franchise est une technique de communication sociale. Des idées anciennes qui ont fait leurs preuves : mens sana in corpore sano, on respecte autrui et la nature, et on compte sur ses propres forces.

Ben Cash ne transige pas, mais il est toujours pédagogique et patient. L’éducation se fait sur et avec le temps, avec des livres et avec des rites de passage. Les enfants ont les moyens de leur liberté : discutant, critiquant, se rendant à l’évidence ou résistant. Et ils vivent tous sereins, avec une maison, un potager et du gibier. Et, pour la mobilité, un bus Bluebird (1) prénommé Steve.

Chasseurs-cueilleurs, semi-nomades, dans une forêt reculée du Nord-Ouest des États-Unis, ils sont protégés des saloperies de la civilisation : pollution, corruption. Il savent faire du feu, pister et dépecer un cerf, escalader une falaise, tirer à l’arc. Ils connaissent les arts martiaux, ils lisent les bons auteurs (pas trop de Marx), et ils parlent les langues nécessaires pour être compris de tous : le mandarin mais pas l’espéranto.

Ce serait le vrai bonheur si Leslie, la mère, ne leur manquait pas terriblement. Elle est malade, elle est loin. Quand Ben et les six mômes apprennent sa mort, ils décident d’aller aux funérailles.

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Sortir de cette harmonie autarcique va s’avérer plus compliqué que prévu. Ben connaît la musique, mais les enfants, eux, ne se sont jamais frottés réellement à la civilisation. Affronter l’autre partie de la famille, bien intégrée, résister aux indéniables séductions (les filles, les jeux vidéos, les fast food…), ils ne savent pas faire. Et ce n’est pas les textes théoriques de Noam Chomsky (2) - bien que parfaitement pertinents - qui vont pouvoir leur servir de vademecum.

Pour son deuxième long métrage, Matt Ross dit n’avoir qu’une question : "Élever" un enfant, malléable et en construction, qu’est-ce que cela suppose ? Et un seul sujet : les méthodes d’éducation comparées. Né en 1970, il a vécu son enfance dans des communautés alternatives de Californie et d’Oregon, coupées des mouvements du monde, et il dit avoir connu ensuite quelques difficultés d’adaptation.

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Mais son film va bien au delà de la problématique "intégration ou contestation", qu’on connaissait sous une autre forme en France, à propos de la psychanalyse : il est normal d’aller mal dans une société mauvaise et qui va se faire soigner pour mieux s’adapter n’aura plus les moyens de faire la révolution.

Ce film d’aventures, au charme infini, nous emmène, en un seul voyage, dans de multiples contrées historiques, poétiques, utopiques, romanesques, des lieux de tendresse et de mémoire.

Bien sûr, il y a Viggo Mortensen, à qui nul ne résiste, et c’est féérique de voir un acteur (3) coller à son personnage avec tant de justesse. Ben Cash, le capitaine de cette chouette équipe, est à la fois un survivant façon pionnier, et un incurable optimiste. En fabriquant, à l’écart, de belles personnes - la génération suivante -, il ne les protège pas seulement ici et maintenant, il prépare l’avenir à l’américaine, dans une pensée individualiste : si chaque humain change, la société changera. Tout le film est d’ailleurs le reflet de cette pensée : aucun des autres personnages n’est négligé, chacun, avec sa profondeur et ses arguments, joue un rôle esentiel dans le récit.

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Il y a ce désir de retraite et de survie austère face aux agressions de la modernité sauvage accélérée. Elle était en germe au temps du pouvoir des fleurs, puis déclina, mais elle fait retour aujourd’hui, plus que jamais d’actualité, sous forme d’imaginaires post-apocalyptiques. (4)

Il y a des paysages, des éclats de rire, des rebondissements.

Il y a aussi des embardées, "fantastiques" justement. Les doubles funérailles de Leslie, avec leur version convenue et leur version viking, sont probablement les points d’orgue de cette fable qu’on pourrait appeler "La Dispute". (5)

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Il y a enfin cette sorte de happy-end. Pas de morale, juste un "progrès" anthropologique. De chasseurs-cueilleurs, ils sont devenus fermiers et cultivateurs, sédentaires.
Cet instant fervent suspendu, avec son silence et ses lectures, la paix du soir entre gens qui s’aiment, qui sert de doux finale, quoiqu’en dise Matt Ross, c’est tout de même un choix, donc un manifeste. (6)

Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma n°374, été 2016

1. Bus scolaires américains.

2 La célébration de l’anniversaire de Noam Chomsky, dans le film, a fait beaucoup rire, à Cannes. Il faut signaler au public français, qui le connaît plutôt comme linguiste et intellectuel engagé, que ce choix n’est pas arbitraire. Chomsky s’intéresse aux sciences de l’éducation et définit "une bonne éducation", comme capable de produire des humains pourvus d’une liberté intellectuelle et d’une autonomie créative sans contrôle extérieur. Ce qui est important, ce n’est pas ce qu’on apprend, c’est ce qu’on découvre. À noter également, dans la chambre d’un des enfants, ce clin d’œil : une photo de Pol Pot entourée d’une multitude de petits crânes.

3. Matt Ross est d’abord acteur.

4. Cf. Detroit ville sauvage de Florent Tillon : "Depuis que je suis né, j’entends parler de la fin du monde." "Ils ont fait des voitures. Et maintenant ils ne peuvent pas les manger. Alors peut-être qu’ils vont refaire des fermes."

5. Cf. La Dispute de Marivaux.

6. Le film, venu du festival de Sundance, n’a presque pas été vu par la critique à Cannes, sauf par le jury Un certain regard qui lui a attribué le Prix de la mise en scène.

Captain Fantastic. Réal, sc : Matt Ross ; ph : Stéphane Fontaine ; mont : Joseph Krings ; cost : Courtney Hoffman. Int : Viggo Mortensen, Frank Langella, George MacKay, Samantha Isler, Annalise Basso, Nicholas Hamilton, Shree Crooks, Charlie Shotwell, Ann Dowd, Erin Moriarty, Missi Pyle, Kathryn Hahn et Steve Zahn (États-Unis, 2015, 118 mn).

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