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Un témoin dans la ville (1959)
de Édouard Molinaro
publié le mercredi 20 juillet 2016

Cf. Été 2014
Les saisons, chronique DVD

par Jérôme Fabre
Jeune Cinéma n°361-362, automne 2014

Sortie le mercredi 6 mai 1959

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En 1959, sortaient simultanément sur les écrans À bout de souffle de Godard et Un témoin dans la ville de Molinaro (*). De qualités égales bien que très différents, tous deux pétris de série B policière américaine, le second ne jouira néanmoins jamais de la postérité du premier. La faute certainement à une machine faiseuse de légendes manipulée par une poignée de tristes sires qui classèrent dès ses débuts Édouard Molinaro dans la case des piètres faiseurs populaires - qualification que ce dernier n’aura pourtant cherché que dans sa deuxième partie de carrière, catastrophique.
Pourtant, ce contemporain de la Nouvelle Vague, que l’on commence tout juste, à l’instar des Enrico et autre Verneuil, à réhabiliter, eut une orée de carrière passionnante avec des œuvres atypiques telles que La Mort de Belle (1961) ou La Chasse à l’homme (1964).

Et ce Témoin dans la ville, réédité par la Gaumont qui, en plus de mettre à disposition une partie de son catalogue en l’état à la demande, restaure et offre maintenant en Blu-ray à prix modique (moins de dix euros) certains films choisis, et pas nécessairement en raison de leur notoriété.
Le film de Molinaro est en effet beaucoup plus proche du noir américain que ne l’est celui de Godard et entretient des similitudes très fortes avec les œuvres des cinéastes qui viendront trouver refuge en France après la Liste noire : Ancelin, cet homme qui traque puis est traqué, c’est le cousin des “héros” de Menaces dans la nuit (1951) de John Berry ou des Forbans de la nuit (1950) de Jules Dassin, marmoréen dans sa souffrance jusqu’au-boutiste.

Dégraissé, sans second degré, au noir et blanc magnifié par des cadrages déroutants, Un témoin dans la ville est aussi digne de Bresson dans ses trois scènes d’assassinat, à la découpe et à l’ellipse sèches. Pourquoi, en dépit de cela, de la présence de Lino Ventura, le plus grand acteur français de tous les temps, de son finale spectaculaire en lieu spectaculaire (comme l’exige les codes d’un bon noir), Un témoin dans la ville n’est-il alors pas le chef d’œuvre absolu du film noir français ?

Molinaro commet à mon sens trois erreurs.
La première, vénielle, est la filature un peu longuette du chauffeur de taxi Lambert, témoin accidentel de l’assassinat par Ancelin de l’amant de sa femme.
La deuxième, d’avoir cédé trop souvent au pittoresque franchouillard du petit monde des taxis en mode gouaille-café crème-solidarité corporatiste.
La troisième, fatale, c’est le pari osé et totalement raté quant au personnage féminin. Non qu’il eût fallu une femme fatale (ah, la légende de la figure de la femme fatale dans le film noir, alors que, pour son immense majorité, le genre n’en comprend pas...), mais le personnage féminin principal doit être lié d’une façon ou d’une autre au “héros”, fût-il un personnage positif doté de compassion comme dans Les Forbans de la nuit. Le film semble d’ailleurs en prendre le chemin alors qu’au début Ancelin croise la route d’un personnage de prostituée intéressant. Mais celle-ci est vite laissée à son trottoir et, production franco-italienne oblige, on nous inflige un personnage de gourgandine standardiste inutile joué par Sandra Milo, amoureuse du chauffeur de taxi et totalement étrangère à Ancelin, dont chaque niaise apparition désamorce la tension dramatique.

Jérôme Fabre
Jeune Cinéma n°361-362, automne 2014

* Gaumont.

Un témoin dans la ville (Appuntamento con il delitto). Réal : Édouard Molinaro ; sc : Édouard Molinaro, Gérard Oury, Alain Poiré, Georges Tabet, d’après le roman de Pierre Boileau et Thomas Narcejac ; dial : Georges et André Tabet ; déc : Georges Lévy ; ph : Henri Decaë, assisté de Jean-Paul Schwartz ; mu : Barney Wilen, Kenny Dorham, Kenny Clarke ; mont : Monique et Robert Isnardon. Int : Lino Ventura, Sandra Milo, Franco Fabrizzi, Jacques Berthier, Daniel Ceccaldi, Robert Dalban, Micheline Luccioni, Janine Darcey, Jacques Monod, Michel Etcheverry, Jean Daurand, René Hell, Robert Castel, Françoise Brion, Geneviève Cluny (France-Italie, 1959, 86 mn).

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