home > Films > Under the Skin (2014)
Under the Skin (2014)
de Jonathan Glazer
publié le mercredi 20 juillet 2016

Cf. Été 2014
Les saisons, chronique DVD

par Jérôme Fabre
Jeune Cinéma n°361-362, automne 2014

Sortie le mercredi 25 juin 2014

JPEG - 291.6 ko

 


Que cela enchante ou non, l’année 2014 aura été l’année Scarlett (Johansson), il n’est même plus besoin de mentionner son patronyme, avec pas moins de cinq films sortis sur nos écrans et il faut bien dire, comme avec Delon en son temps, qu’elle n’a pas besoin de faire grand-chose, il lui suffit juste d’être là devant la caméra et il se passe quelque chose, que l’envergure cérébrale du film soit plus proche du néant, ainsi le Lucy de Besson, ou de l’infini, ainsi le Under the Skin (*) de Jonathan Glazer, auteur parcimonieux, son dernier effort, l’également stupéfiant Birth, datant d’il y a dix ans.
On peut la désincarner autant que l’on veut, la Scarlett, la résumer à une figurine (Avengers de Whedon, 2012), à une machine à tuer (Lucy de Besson, 2014), la corseter en pâle copie d’une star passée (Hitchcock de Gervasi, 2013), faire disparaître son corps même (Her de Spike Jonze, 2014), elle bat des cils, frémit des lèvres, le monde se met en branle. Ne restait plus qu’à la déshumaniser en alien envoyé sur terre pour séduire les humains, dépourvu de tout repère moral ou comportemental, comme cela n’avait plus été fait depuis L’Homme qui venait d’ailleurs (Roeg, 1976).

Under the Skin renoue avec la science-fiction cérébrale à la THX 1138 (Lucas, 1972) ou à la Brainstorm (Trumbull, 1983), avec son introduction totalement abstraite où, au sein de formes circulaires, l’alien prend enveloppe et voix humaines, tandis qu’à l’inverse Scarlett, pour les besoins du film, dut apprendre à oublier son corps, censément devenu une simple bogue insensible, et son accent américain (au profit d’un anglais neutre). Merveilleux jeu en négatif, mise en abyme que le réalisateur poursuit même lorsqu’il frotte sa science-fiction au rude naturalisme de la banlieue de Glasgow : alors que, selon un dispositif tout à fait kiarostamien, l’alien, dans un schéma toujours répété de repérage puis d’invitation de ses proies humaines à bord de son véhicule, engage un dialogue de séduction plate, la captation se fait en caméra cachée, aucun des amateurs ne réalisant qu’il joue dans un film et qu’il parle... à Scarlett Johansson - tout comme les personnages ainsi incarnés à leur corps défendant ne soupçonnent pas être séduits par un extra-terrestre carnivore. Cette option expérimentale, à l’image également lors de la mort des proies au repaire de la belle, qui s’abîment dans une matière sombre et aqueuse, va finalement s’étioler dans la deuxième partie du film, où Scarlett glisse progressivement dans le déplaisir de la compréhension des sentiments humains. La scène de la bascule la fait croiser un jeune "Elephant Man", paria sur lequel elle ne porte aucun jugement esthétique et avec lequel elle n’use d’aucun tact, données sociales qui lui sont inconnues. Très ambiguë et inconfortable pour le spectateur (“As-tu une petite copine ?”, “Des amis ?”, lui demande-t-elle), cette scène très forte embraye un peu abruptement - et c’est là le seul point faible du film - sur l’entrée de l’alien en compassion - qui est, dit-on, la caractéristique essentielle de l’être humain (par rapport à la vache, par exemple). Compassion et humanité à laquelle, non préparée, exterminatrice sans défense, elle ne survivra pas : l’atrocité de sa fin déchirante retourne définitivement le postulat de valeurs de départ, l’humain n’en sortant pas grandi.

Jérôme Fabre
Jeune Cinéma n°361-362, automne 2014

* Diaphana.

Under the skin. Réal : Jonathan Glazer ; sc : Walter Campbell, d’après le roman de Michel Faber (2000) ; déc : Emer O’Sullivan ; cost : Steven Noble ; ph : Daniel Landin ; mu : Mica Levi ; mont : Paul Watts. Int : Scarlett Johansson, Lynsey Taylor MacKay, Paul Brannigan, Krystof Hádek, Robert J. Goodwin, Michael Moreland, Scott Dymond, Jeremy McWilliams, Adam Pearson, Dave Acton (Italie-Québec-France, 2013, 108 mn).

Revue Jeune Cinéma - Contacts