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Toni Erdmann (2016)
de Maren Ade
publié le mardi 16 août 2016

par Nicole Gabriel
Jeune Cinéma n° 374, été 2016

Sélection officielle en compétition au festival de Cannes 2016

Sortie le mercredi 17 août 2016

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L’histoire : les brèves retrouvailles d’un père septuagénaire, musicien à la retraite et plaisantin à plein temps, et de sa fille, trentenaire, divorcée, tout entière vouée à sa carrière d’"expat", aujourd’hui à Bucarest, demain à Shanghai.

Il (Toni) appartient à la génération née autour de 1945, pour qui la grande affaire a été la confrontation avec les pères, criminels ou complices. Rien n’est dit à ce propos, car le film vaut autant par ses non-dits, ses ellipses que par ce que l’écran donne à voir, près de trois heures durant.

Depuis Black Box BRD (2001) de Andreas Veiel, le cinéma allemand s’est souvent intéressé aux traces laissées par ce que Margarethe von Trotta avait nommé en 1981, citant Hölderlin, die bleierne Zeit, "les années de plomb". Ce qui correspondait à une vision héroïque du conflit. En revanche, on n’a guère entendu parler de tous ceux qui, à la guérilla de rue préféraient la "guérilla du rire" (Spassguerilla). Un exemple ? Fritz Teufel, le bien nommé, qui plus d’une fois exaspéra tribunaux et maréchaussée. Un farceur qui, au pays de Till Eulenspiegel, aspirait à être humoriste, tout simplement.

Notre Toni devait plutôt être un de ces doux dingues.

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Les soixante-huitards d’outre-Rhin ont eu des enfants, élevés dans la famille comme à l’école selon un credo anti-autoritaire - pourvu qu’ils fussent nés à l’Ouest, cela va sans dire.
Ceux-ci se sont à leur tour opposés à leurs parents. Die innere Sicherheit (2001), de Christian Petzold, en offre une démonstration. Et nul doute que les règlements de comptes posthumes de la journaliste Bettina Röhl avec Ulrike Meinhof, sa mère, trouveront un écho cinématographique ou télévisuel.

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Maren Ade préfère la pente douce et le mode mineur.
Père et fille se rencontrent en terre étrangère, la Roumanie, nouvel eldorado des entreprises allemandes, et accessoirement, patrie d’un cinéma apprécié de la cinéaste. (De même, vers la fin des années 60, un Ulrich Schamoni se laissait gagner par la fantaisie d’un réalisme à la tchèque).

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Blonde et frêle, lookée Cac 40, la protagoniste "dégraisse", met aux normes et au chômage. Maîtrisant l’anglais (de Wall Street) sur le bout des doigts, tous les codes du management et - qui sait ? - le saut à l’élastique, elle va au boulot comme d’autres à la guerre. Elle gère tout, sauf son père, "Toni Erdmann", papa poule qui aurait couvé un canard. Perplexe devant le miroir glacé que lui tend cette Walkyrie new style, effaré, peut-être, par ce qui lui semble faire retour (quel regard jeté à la caméra !), il imagine un stratagème… Comme dans le théâtre viennois, ce sont les masques qui vont tenter de dire la vérité.

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Tous les acteurs, allemands et roumains, sont d’une grande justesse.
Mais l’œuvre est portée par la performance des comédiens principaux, tous deux venus des planches.
Peter Simonischek, un ancien de chez Peter Stein, puis du Burgtheater, a tenu pendant plusieurs années le rôle-titre (et celui de la Mort) dans Jedermann, le mystère de Hugo von Hofmannstahl, qui se joue, chaque été, sur le parvis de la cathédrale de Salzbourg.
Avec Requiem (2006) de Hans-Christoph Schmidt, Sandra Hüller avait déjà été récompensée à Berlin pour son interprétation, hallucinante-hallucinée, d’une étudiante bavaroise possédée par le démon. Sur le registre de l’inquiétante étrangeté, elle s’avère ici une concurrente sérieuse pour Isabelle Huppert.

Comme dans la nouvelle vague roumaine, le politique se dit à travers les petits riens de la vie quotidienne. La structure du film est musicale. La caméra musarde. Nous surprend. On ne sent pas le temps passer. On rit en survolant les gouffres.

Nicole Gabriel
Jeune Cinéma n° 374, été 2016

Toni Erdmann. Réal, sc : Maren Ade ; ph : Patrick Orth ; mont : Heike Parplies ; déc : Silke Fischer. Int : Sandra Hüller, Peter Simonischek, Michael Wittenborn, Thomas Loibl (Allemagne-Autriche-Roumanie, 2016, 162 mn).

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