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Erigendus est Arago (2006)
par Pierre Strobel
publié le samedi 21 novembre 2020

Pierre Strobel
À la santé, Éditions de L’Escampette, 2006, pp. 23-28.

"Aux grands hommes, la patrie est reconnaissante"

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Arago donne son nom à un long boulevard, qui respire l’ennui, les fayots de la Santé et une certaine aisance. Il y pousse d’assez sombres marronniers particulièrement gras et vigoureux dans le tronçon du boulevard qui jouxte la prison : débarrassés de la pollution des automobiles qui ne sont pas autorisées à stationner en ces lieux, ces aesculi hippocanasti semblent accueillir avec contentement celle des chiens de quartier qui viennent s’y soulager en rangs serrés. Sans doute reçoivent-ils également les bienfaits du trop-plein de l’antique pissotière double à clocheton installée près du carrefour Arago-Santé, que fréquentent presque exclusivement des flics entre deux rondes autour de la prison et quelques chauffeurs de taxi de passage.

Cet édicule public, ouvert à tous les vents et en principe - malgré son appropriation quasi-privative par les professionnels précités - à la miction de tous les citoyens mâles en liberté, est comme un poste avancé et fragile des libertés publiques au pied des murailles de la prison, un défi dérisoire à l’impressionnant ordre carcéral. Il est piquant que les policiers, utilisateurs privilégiés, soient ainsi portés, par les pressions de la nature, à accomplir régulièrement ce geste primaire de révolte de ceux qui n’ont pas même une pierre à lancer sur l’ennemi : ils pissent, comme d’autres contre les tours de Saint-Sulpice, pratiquement le long du mur de la prison. Et, frondeurs, nous nous réjouissons que leur soulagement soit le nôtre, par délégation.

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Quittons cet édicule pour évoquer un véritable édifice situé un peu plus haut du même côté du boulevard, en direction de Denfert-Rochereau.

Les troncs noirâtres des marronniers et votre légitime indifférence vous ont probablement empêché de remarquer l’étrange monument qui orne une placette latérale au boulevard, situé côté sud à son intersection avec la rue Saint-Jacques, par 48° 50’ 11" de latitude nord et 9’21" de longitude est.

Au centre de la place triangulaire bordée d’arbres, un imposant socle parallélipipédique, posé sur un lourd embasement et orné à son sommet d’une corniche cintrée. Sur la face qui regarde au nord vers le boulevard et les grilles du jardinet de l’Observatoire, une simple inscription gravée en creux :

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Sur le socle, rien. Pas de statue.
On s’attendrait volontiers à un bronze fin de siècle à la gloire du républicain et du savant, et l’on imagine aisément notre héros représenté en pied, dans une attitude didactique, figé dans une scène où l’accessoire principal de celui qui fut secrétaire du bureau des longitudes est, naturellement, un globe terrestre. À défaut, on peut envisager un simple buste ; mais les dimensions du socle conduisent rapidement à éliminer cette hypothèse.

Mais il n’y a rien, rien du tout. Sinon, parfois quelques feuilles tombées des arbres voisins, et accessoirement un ou deux pigeons qui disposent ainsi d’une plate-forme idéale pour leurs parades roucoulantes, à l’abri de tout prédateur.

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Ce roc désolé, couvert de fiente, battu par les vents, qui se tient à l’écart des rivages un peu plus accueillants du boulevard Arago et de la rue Saint-Jacques a dû inspirer l’élu au pied marin qui a récemment obtenu que l’endroit, initialement nommé comme il se doit place Arago, fût rebaptisé place de l’Île de Sein ; ce que personne ne sait, Taride n’en disant mot sur ses plans de Paris, et que personne ne voit : la plaque indicatrice est perchée à deux mètres cinquante de hauteur sur un mât planté juste derrière le socle, qui la distrait donc à la vue de la plupart des observateurs. Avec un peu d’imagination, on en vient finalement à accepter ce détournement de l’édifice tronqué vers une finalité maritime, le socle et le mât qui le jouxte figurant assez bien la silhouette du château d’un chalutier ; l’illusion est parfaite quand les goélands échappés du parc Montsouris voisin viennent piailler alentour.

Parfois un promeneur dépasse le monument, puis conscient d’une anomalie qu’il n’a pas encore identifiée, s’arrête, revient sur ses pas, lève la tête, l’abaisse pour lire l’inscription ; un temps d’arrêt et il entreprend de faire le tour ; après un dernier regard qui dessine dans le ciel le fantôme de la statue, et très exceptionnellement un bref coup d’œil au panneau indicateur, il s’en va l’air songeur ou narquois.

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Que s’est-il passé ? Où est donc passé Arago ? Pourquoi cette absence ?
Si l’on peut admettre qu’une statue - comme les soldats de plomb ou de plastique - n’a pas toujours besoin de socle, mais tout au plus d’une embase, on ne peut par contre imaginer un socle aussi imposant sans statue. Cette disparition inquiète, ce manque est injuste et même indécent.

Notre savant républicain aurait-il été déboulonné, et son effigie de bronze probablement unique, se retrouverait-elle au purgatoire des statues, en compagnie d’un quarteron de généraux du monde entier, de quelques centaines de Staline en stuc et d’une quantité hélas rapidement croissante de Lénine lithiques ?

Aurait-il été victime d’un rapt, d’un enlèvement maniaque, perpétué par les admirateurs du méridien de Paris ? D’un illuminé ayant remarqué que notre héros statufié pointait très précisément sur le globe, avec son index droit, la position de la bonne ville d’Orléans, signe évident que la statue renfermait un trésor, car bien sûr "or l’est en" ? D’une démolition en règle par une bande de cataphiles, cherchant sous la statue l’entrée d’un boyau permettant d’accéder à une salle hypostyle immense, mentionnée par les anciens dans le secteur de la place d’Enfer, mais introuvable depuis ?

La réalité serait-elle, hélas plus sordide, : la souscription nationale n’ayant pas assez rapporté, le bronze n’aurait pas été fondu, et conséquemment il n’y aurait pas eu d’érection ?

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La vérité est cruelle, bien que commune à plusieurs statues de bronze : après avoir été immortalisé par un sculpteur du nom d’Oliva, natif comme lui des Pyrénées-Orientales, notre ardent patriote a été refondu à l’occasion de la dernière grande guerre et au bénéfice de la maison Krupp, accédant ainsi, post mortem, à une variété particulière de chair à canon.

Peut-on accepter un tel destin, et une telle ingratitude de la République - qui n’a rien fait depuis pour installer une nouvelle statue - envers celui qui théorisa les phénomènes ondulatoires et, tout jeune, à peine entré à Polytechnique, vota contre le consulat à vie ; envers l’héritier des Lumières qui nous donna la raison de la scintillation des étoiles, et ne porta jamais aucune des multiples décorations qui lui furent attribuées, autant par modestie que par dédain démocratique ; pour le constructeur du photomètre et du polariscope, le vérificateur de la loi de Mariotte, qui fut, après la Monarchie de Juillet, porté par l’acclamation populaire au gouvernement provisoire, et qui, cinquante ans après le rejet du consulat, refusa, en 1852, de prêter serment au gouvernement de Napoléon le petit ?

Il est encore temps de réparer : de nouveau, erigendus est Arago !

PS. Depuis trois ans au moins, la placette est chaque soir occupée par un restaurant du cœur. Le socle devient alors la table gigantesque et inaccessible d’une cène dans laquelle, en silence, dînent les affamés anonymes. C’est sans doute le meilleur usage qu’on puisse en faire aujourd’hui.

Pierre Strobel

À la santé, Éditions de L’Escampette, 2006, pp. 23-28.

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NDLR : En 2006, Internet n’était pas aussi riche qu’aujourd’hui.
Depuis lors, il y a eu des des mini aménagements de la placette et de sa mémoire, et un jeu de piste pour flâneurs. Mais Arago, comme Raspail, sont demeurés cette "variété particulière de chair à canon".
Aux grands hommes, la patrie est reconnaissante.

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