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Viot, Jacques (1898-1973) I
Le mystérieux Jacques Viot
publié le dimanche 16 septembre 2007

Jacques Viot (1898-1973)
Strictement rien sur lui dans les récents dictionnaires de cinéma.

par Alain Virmaux
Jeune Cinéma n°312-313, automne 2007

Cf. aussi Un scénariste au pays de l’oubli par Patrice Allain

On ne trouve une notice que dans le très ancien Dictionnaire du cinéma et de la télévision de Maurice Bessy et Jean-Louis Chardans (éd. Pauvert, 1965-1971, 4 vol.). Notice sans aucune date d’état-civil, mais une filmo, très fournie : une vingtaine de titres entre 1935 et 1961, comme scénariste et/ou dialoguiste.

On y repère un nombre non négligeable de nanars, et aussi plusieurs pépites.
Au tout premier rang, évidemment, Le jour se lève : film dont on crédite machinalement Carné, Prévert et Trauner, en oubliant souvent que Viot en fut le premier scénariste.

Ce n’est pas son seul titre de gloire. Il a travaillé également avec Marc Allégret (trois fois), Feyder (deux fois), Albert Valentin (deux fois, dont l’inoubliable Marie-Martine, 1942), Christian-Jaque (Carmen, 1943), Gréville (Le Port du désir, 1954), et enfin Marcel Camus, à deux reprises (dont Orfeu negro,1959).
Sans oublier une autre collaboration avec Carné, en 1951, pour Juliette ou la Clé des songes.
Ce n’est pas un palmarès méprisable. Il rend surprenante la disgrâce actuelle de Viot auprès des historiens de cinéma.

S’il n’est pas tombé dans un oubli définitif, c’est parce qu’il avait d’autres cordes à son arc, et pas n’importe lesquelles.
Principalement le surréalisme : il fut brièvement membre du groupe, entre 1924 et 1926, puis derechef entre 1930 et 1932, signant des manifestes collectifs et donnant des textes aux revues du mouvement.
Participation qui n’était pas ignorée : quelques lignes sont consacrées à Viot (sans aucune allusion à ses travaux de cinéma) dans le Dictionnaire général du surréalisme et de ses environs (P.U.F. 1982).
Mais ce compagnonnage épisodique restait flou. On en apprit davantage lorsque furent publiés en 1994 ses Poèmes de guerre (chez Jean-Michel Place), accompagnés d’une présentation de Patrice Allain, particulièrement riche de révélations.

Amateur d’art très averti, opiniâtre, doté d’un entregent certain, Jacques Viot se lia très vite avec le peintre Marcoussis, ami d’Apollinaire, avec Cocteau, Max Jacob, Bérard, Crevel, et surtout avec le galeriste Pierre Loeb, qui fit de lui son secrétaire. Ainsi devint-il le "découvreur" de Miró, et le premier marchand d’Arp et de Max Ernst. Celui-ci définira plus tard Viot comme un "aventurier".

Breton, lui, aurait parlé de ses moments "faillibles". Ce n’était pas une parole en l’air. Accusé de détournement (une toile de Modigliani qu’on lui aurait confiée), Viot fut en 1926 condamné en justice. Condamnation par défaut : il avait choisi, sans attendre le verdict, de "lever le pied". Cette fuite a favorisé la naissance d’une semi-légende. Sous le couvert d’une fausse identité, Viot se serait fait nommer greffier en chef à Tahiti, ou peut-être même juge de paix, si l’on en croit le livre de souvenirs de Janine Spaak. Menacé d’être découvert, il aurait repris le large, puis couru le risque de regagner Paris, renoué avec Pierre Loeb et obtenu de ce dernier qu’il finance un nouveau périple, destiné à constituer une collection d’art sauvage océanien.

L’engagement sera tenu : édifiée en Nouvelle-Guinée hollandaise (devenue la Papouasie, province de l’Indonésie), la collection d’art primitif sera rapportée à Paris. Ce qui permettra vraisemblablement à Viot de désintéresser ses créanciers et d’obtenir en 1930 la levée du mandat d’arrêt.

Période féconde : il donne des articles et des reportages illustrés à de nombreux périodiques : Voilà, Vu, L’Art vivant, Les Cahiers d’art, Europe, L’Intransigeant
Il publie aussi quelques livres, dont un pamphlet anticolonialiste qui fait un peu de bruit, Déposition de blanc (Stock, 1932). Un fragment en avait inséré dès 1930 dans le n°1 de la revue Le Surréalisme ASDLR.

Mais bientôt Viot rompt les attaches avec Breton et les siens. Une brève tentative de recyclage dans le roman policier n’obtient pas grand succès. Il aura plus de chance avec le cinéma : collaboration avec Charles Spaak pour le scénario du film de Marc Allégret Les Beaux Jours (1935). Dès lors, sa voie est tracée.

Ce parcours heurté, constellé de ruptures, est clairement celui d’un solitaire. Même au temps de sa réussite et de sa relative notoriété, il restera d’une extrême discrétion sur lui-même et sur ses activités.
On n’a retrouvé jusqu’ici qu’un seul entretien qu’il ait accordé à un journaliste : pour L’Écran français du 6 mars 1950, avec Roger-Marc Thérond.
On en retire une impression mitigée. Viot y apparaît comme un grand bourgeois cossu, qui reçoit dans un bel appartement, quai des Grands-Augustins. Il est montré jouant d’un monocle. C’est le même sentiment ambigu qu’inspire une des rares photos de lui, retenue pour la couverture de ses Poèmes de guerre. L’allure est celle d’un riche voyageur transatlantique, adossé au bastingage d’un navire…

Ses poèmes ne sont pas dépourvus d’intensité, et Patrice Allain a raison de prélever dans une Révolution surréaliste de 1926 cette étonnante épitaphe anticipée : "Aux rochers de l’oubli qu’on attache ma mort".

Si le nom de Jacques Viot parvient à survivre, ce pourrait être aussi par la place qu’on finira bien par lui accorder, sinon dans l’histoire du cinéma, au moins dans celle du scénario.
On a parfois voulu faire de lui l’initiateur du flash-back dans le cinéma français : son scénario du Jour se lève avait séduit Carné par sa structure, alors relativement nouvelle.
Il resta ensuite attaché à la formule du retour en arrière, comme le prouve Marie-Martine.
Si le personnage n’est pas démesurément attachant, son parcours et son œuvre continueront longtemps d’intriguer.

Alain Virmaux
Jeune Cinéma n°312-313, automne 2007

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