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Schorm, Evald (1931-1988) (e)
Entretien avec Jean-Loup Passek (1966)
publié le jeudi 10 septembre 2015

Rencontre avec Evald Schorm (1931-1988)
à propos de Du courage pour chaque jour (1964)

Jeune Cinéma n°20, février 1967

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Trente cinq ans. Ce géant aux yeux clairs à la chevelure poivre et sel est devenu l’un des chefs de file du jeune cinéma tchèque depuis le le succès de son premier long métrage, Du courage pour chaque jour. (1)

Timide, taciturne, inquiet, d’une étrange modestie, secrètement enfermé dans un monde intérieur, Schorm ne suscite pas les questions, il y répond seulement avec une ferveur contenue et une hésitation devant les mille roueries du langage qui peuvent trahir la vérité de la pensée.

J.L.P.


Jeune Cinéma : Avez-vous été surpris par l’excellent accueil que la presse internationale a fait à votre film Du courage pour chaque jour ?

Evald Schorm : Oui, très surpris même. Mais peut-on appeler cela un succès ? Vous savez ce film n’a pas pas fait l’unanimité en Tchécoslovaquie.. ni en France d’ailleurs. Les Cahiers du cinéma sont plutôt réticents. Toutes les critiques m’intéressent, sans doute sont-elles plus riches que les éloges.

J.C. : Quelles ont été les influences qui vous ont marqué ?

E.S. : Ah, le problème des influences, c’est très compliqué. J’ai suivi les cours de la Faculté de cinéma de Prague. J’ai été frappé par deux films, Rome ville ouverte de Rossellini et Les Fraises sauvages de Bergman. Mais je peux dire que j’admire surtout deux très grands cinéastes, Jean Renoir et Luis Buñuel. Ce que j’aime en eux, c’est leurs générosité. Et pour Buñuel, en plus, ce "geste" perpétuel de résistance, d’opposition. Tous deux savent merveilleusement dominer la réalité.

JC : Et parmi la jeune génération, y a-t-il des metteurs en scène dont vous vous sentez proche ?

E.S. : Vous me demandez de comparer des talents si divers, c’est difficile. Il faudrait avoir avoir vu beaucoup plus de films que je n’en ai vus. Mais si vous voulez une réponse, je vous dirais que je me sens très proche de trois jeunes réalisateurs : le Français Truffaut, le Hongrois Istvan Szabo (L’Âge des illusions) et l’Italien Bertolucci (Prima della rivoluzione). Ici, en Tchécoslovaquie, nous avons vu les films de la Nouvelle Vague française avec un certain retard. Mais quel choc, Les Quatre-cents Coups et Jules et Jim ! Par contre, je suis un peu réticent à l’égard de Jean-Luc Godard. Pourtant il y a une chose qui me paraît extraordinaire chez Godard, c’est sa capacité de s’exprimer avec tant de spontanéité. Mais chez Truffaut, chez Szabo, il y a une tendresse à l’égard de leurs personnages qui m’émeut beaucoup.

J.C. : Aimeriez-vous mettre en scène une œuvre littéraire qui vous est chère ?

E.S. : À dire vrai, je préfère écrire ou adapter un scénario original. En effet, les sujets littéraires me font peur : il sont déjà parfaits à un certain point de vue, on pourrait les gâcher aussi bien par rouerie que par innocence. Je pense au beau roman de Camus, L’étranger. Visconti que j’admire beaucoup par ailleurs, saura-t-il rendre la beauté du livre ? Ce n’est pas sûr et pourtant il peut paraître difficile de placer ce roman en de meilleures mains. Mais vous savez, moi, je ne suis pas une enlumineur, un esthéticien. Le grand intérêt du cinéma pour moi réside dans sa force créatrice d’une œuvre. Si je m’aperçois que cette force existe, alors je suis prêt à pardonner certains défauts.

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J.C. : Revenons à votre film, Du courage pour chaque jour. On a donné des interprétations nombreuses à son sujet. Pour vous est-ce un film clair ?

E.S. : Oui bien sûr, je vous le disais tout à l’heure, il y a eu de nombreuses réactions défavorables. Cela a été un insuccès public d’ailleurs prévisible. La critique tchèque, par contre, a été "pour" dans son ensemble.
Pour moi, naturellement le film est clair. Ce n’est pas un film uniquement politique, et uniquement compréhensible dans le contexte tchécoslovaque. C’est un film qui touche de près toute une génération. Je n’ai aucunement cherché à m’identifier au personnage. Ce n’est pas une autobiographie. Plutôt une "expérience de vie". Si vous me poussez plus loin, je vous dirais même que je ne sais pas ce que j’ai voulu faire, je n’avais pas un plan cartésien en tournant le film.

J.C. : Vous avez tout de même traité du problème de la "désillusion".

E.S. : Oui mais ce n’est pas uniquement la "désillusion". L’être humain ne cesse de se faire de nouvelles illusions. Il n’est jamais assez prudent à l’égard de lui-même. Il faut faire très attention. Quelquefois on croit se révolter et déjà on est résigné. Il faut être très prudent mais surtout envers soi-même.

Propos recueillis par Jean-Loup Passek
Jeune Cinéma n°20, février 1967

1. La Fédération Jean-Vigo avait les droits d’exploitation non-commerciale du film.

Du courage pour chaque jour (Každý den odvahu). Réal : Evald Schorm ; sc : E.S., Antonín Máša & Jan Curík ; ph : Jan Curík ; mu : Jan Klusák ; mont : Josef Dobrichovský. Int : Jan Kacer, Josef Abrhám, Jana Brejchová, Jirina Jirásková, Vlastimil Brodský, Jan Libícek, Václav Trégl, Olga Scheinpflugová (Tchécoslovaquie, 1964, 85 mn).
Sélection du Festival de Cannes 1966, du festival de Pesaro 1966, du festival de Venise 1966. Léopard d’or au Festival de Locarno 1966.

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