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De Prague à Budapest ou l’itinéraire kafkaïen (1968)
par Jean-Loup Passek
publié le dimanche 11 septembre 2016

Jeune Cinéma n°33, octobre 1968
 

Certaines villes, une fois apprivoisées, vous obsèdent à tel point qu’il est impossible de ne pas céder à l’envie d’y faire chaque année un court séjour.

C’est le cas de Prague.
Pour la troisième année consécutive, j’avais donc décidé d’y passer une partie de mes vacances d’été.

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L’un de mes buts était d’ordre strictement professionnel : je voulais assister à la projection des nouveaux films tchécoslovaques de l’année. Mais j’avais d’autres raisons : je pensais que Prague en ce début de mois d’août, quelques jours après les conférences de Cierna et de Bratislava ne devait pas être une ville comme une autre, je voulais interroger le plus de gens possible, observer et rapporter des faits précis, je voulais surtout me convaincre que, dans le monde contemporain, il y avait encore un espoir de voir enfin s’instaurer un régime socialiste qui ne soit pas en perpétuelle contradiction avec ses principes mêmes, c’est-à-dire un régime où la liberté ne soit pas seulement un mot creux, une ruse démagogique ou tout simplement un évident mensonge.


Comme le criminel qui revient, dit-on, toujours sur les lieux de son crime, je ne manque jamais au cours de mes séjours à Prague, d’aller faire un tour dans la taverne U Flicku, grande brasserie joliment décorée qui tient à la fois de l’auberge bavaroise et de la salle du chapitre d’une abbaye.
À peine arrivé au milieu de ce brouhaha sympathique et joyeux où, parmi les intonations si étonnamment musicales de la langue tchèque, on entend le bruit sourd des chopes de bière noire qui s’entrechoquent, je rencontrai mon ami V.

V. est contremaître dans une entreprise de travaux publics. C’est une garçon extrêmement chaleureux mais qui ne m’était jamais apparu comme un passionné de la chose politique. Or, je devais m’en convaincre petit à petit, il était impossible de parler à quelqu’un, en ce mois d’août 1968 à Prague sans parler politique. Comme je lui demandais son opinion sur Dubcek, il me dit : "Tout le monde ici est pour Dubcek. Moi aussi. Cependant, je crois qu’il faut réfléchir aux raisons profondes de cet enthousiasme. J’estime pour ma part qu’il ne faut jamais se laisser emporter par la passion pure. Je ne suis pas romantique à tout crin. Je ne veux pas non plus être déçu. Pour l’instant nous vivons d’espoir. Mon niveau de vie n’a pas sensiblement augmenté depuis l’année dernière. L’ère des Gottwald et des Novotny est révolue. D’accord. Mais tout de même, je me refuse à croire que dans la vie, tout est ou bien tout blanc ou bien tout noir. Je veux que tu viennes dans mon village en Slovaquie. Les gens là-bas soutiennent à fond Dubcek, mais le nombre des maisons construites a été important sous Novotny. Moi j’attends Dubcek à ses réalisations. Pour l’instant c’est indéniable, il nous a apporté un vent de liberté. La presse est libre. La télévision est libre. Du moins on en a l’impression. Mais ce n’est pas uniquement une impression le fait que je puisse te parler comme cela à voix haute dans un lieu public, sans craindre le type à gauche là-bas qui, il y a encore quelques mois à peine, aurait pu me dénoncer à la police comme contre-révolutionnaire et autres sornettes, ça c’est vraiment formidable".

Je remarquai peu après que V. avait lui aussi un badge dans sa poche. C’était le portrait de Mao Tsé-Tung. Comme je l’interrogeai, il me dit : "C’est plus par provocation que par conviction, je n’ai pas lu les œuvres de Mao. Mais en tout cas, j’ai l’impression que le véritable esprit de Lénine se rencontre plus à Pékin qu’à Moscou".


Le lendemain soir, comme je déambulais dans Prikopé, l’une des artères principales de la ville, je rencontrai un petit attroupement qui discutait ferme sur le trottoir. En m’approchant, je crus vraiment retrouver l’atmosphère de Paris au mois de mai. Cet attroupement était en fait formé par plusieurs petits groupes qui discutaient avec passion, contestaient, s’exprimaient avec une totale franchise sur les événements politiques du mois de juillet. C’était vraiment la Tour de Babel : on parlait tchèque, allemand, anglais, français. La plupart des orateurs étaient de très jeunes gens qu’on aurait pris à première vue pour des étudiants mais dont les origines professionnelles étaient des plus variées. Il y avait beaucoup d’étrangers de nationalités diverses, des Allemands de l’Ouest et de l’Est, des Suédois, des Italiens, quelques Français, un étudiant africain. Détail extrêmement curieux : tout le monde était du même avis. Sinon, dans les détails, du moins pour l’essentiel. Tous attendaient beaucoup de l’expérience Dubcek. pour des raisons diverses naturellement. Les Tchécoslovaques – et là l’unanimité était vraiment impressionnante, - parce qu’ils ne voulaient à aucun prix retomber dans les erreurs du stalinisme. Les Français et les Italiens qui tentaient avec acharnement d’expliquer le sens de leur révolte étudiante parce qu’ils espéraient voir concrétiser leurs espoirs d’instaurer un régime socialiste authentique.
Les Tchécoslovaques acceptaient avec plus de difficultés les attaques contre la société de consommation pour la bonne raison qu’ils n’étaient pas directement concernés, pas encore du moins. "Une voiture, chez nous, est un luxe. Pour certains, cela représente une telle somme d’argent que c’est devenu un rêve obsessionnel. C’est peut-être un tort. mais enfin, on ne peut pas demander aux gens qui, chaque été, voient affluer les touristes étrangers dans leur voiture de ne pas envier quelque peu ces "voisins" favorisés. Est-ce pour cela que nous basculerons dans le capitalisme comme les alarmistes et les survivants du stalinisme essaient de faire croire ? Certainement pas. Nous sommes communistes. Nous voulons le rester. Il nous semble simplement que le communisme véritable doit se débarrasser à tout prix des structures héritées de l’époque staliniste. Nous sommes paralysés par la bureaucratie."

Un jeune étudiant en droit de Dresde s’interposa : "Chez nous faire un voyage en Tchécoslovaquie, c’est devenu depuis peu une aventure. La propagande officielle est déchaînée : Prague, c’est le repaire du Diable. À la douane on est fouillé de fond en comble. Toute photo est suspecte. Tous les gens sont intoxiqués. Moi aussi, je l’étais mais je voulais voir tout de même de plus près. Ce que j’ai vu me donne beaucoup d’espoir. Je veux lutter contre toutes les formes d’impérialisme. J’étais contre la France pendant la guerre d’Algérie. Je suis aujourd’hui pour le Vietnam du Nord contre les Américains. Si les Soviétiques intervenaient en Tchécoslovaquie, comme nous l’avons craint en juillet, je serais contre l’URSS".

Il était plus de minuit, mais les passions ne s’éteignaient pas. Un économiste parlait des réformes d’Ota Sik, un autre expliquait qu’il avait été six ans dans un camp d’internement à la suite d’un soupçon sans fondement, un troisième m’interrogeait avec candeur sur le général de Gaulle qui bénéficie en Europe centrale d’une cote d’amour.


Tous les Praguois que j’ai rencontrés avaient confiance en l’avenir. "Jamais, disaient-ils, les Soviétiques ne nous envahiront. Ce serait une faute trop grave. Un crime contre le socialisme".
La ville que j’ai quittée le 10 août était toute bruissante des hoquets métalliques des tramways et des picotements assourdissants des marteaux-piqueurs.
La veille de mon départ, je rencontrai Madame S. qui occupe un poste important dans l’enseignement. La conversation s’aiguilla tout naturellement vers la situation politique.
"Ah Monsieur, me dit-elle d’un ton trop pathétique pour être insincère, je vais vous avouer quelque chose. Je suis membre du Parti depuis 20 ans. J’ai honte de vous le dire, mais jusqu’en janvier 1968 j’étais ce que vous vous appellerez une staliniste. Cela veut dire que j’ai approuvé en leur temps les procès comme ceux de Slansky, cela veut dire que j’ai approuvé l’écrasement du soulèvement de Budapest en 1956, cela veut dire que j’ai toujours soutenu les Soviétiques. Vous allez me trouver bien naïve. Mais j’ai cru au communisme de Staline et j’ai cru qu’il ne fallait pas faire de sentiment avec ceux que l’on me présentait comme des contre-révolutionnaires. Comment pouvez-vous comprendre ? Comment puis-je vous faire comprendre ma foi, une foi qui n’était ni feinte, ni intéressée. Aujourd’hui, j’ai étudié à fond toutes ces questions à la lumière des révélations qui ont été divulguées dans notre pays après l’éviction de Novotny. Aujourd’hui, je soutiens Dubcek parce que je le crois sincèrement socialiste. Parce que je crois toujours au monde communiste. Mais parce que je refuse le monde du mensonge. J’ai été longtemps trompée. Mon idéal reste le même. Il s’est même endurci maintenant que j’ai eu connaissance d’un tas de faits qu’on nous cachait auparavant".

Comme je lui demandais quelle était à son avis la proportion des adversaires du nouveau régime, elle me dit : "5% seulement, c’est-à-dire que ceux qui détenaient une fonction sous Novotny, une fonction obtenue par leur fidélité inconditionnelle et non par leurs qualités professionnelles, s’accrochent encore à l’idée que Dubcek peut être renversé avec l’appui du gouvernement de Moscou. Ils savent bien que c’est leur dernière chance".


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Le 11 août, je rejoignis le cinéaste Jaromil Jirès, l’auteur du Premier cri, qui tournait en Moravie, à Uherske Hradiste, son second long métrage, La Plaisanterie, d’après un scénario de Milan Kundera. Ce film, Jaromil Jirès voulait le tourner depuis deux ans mais devant les refus successifs des autorités, il avait dû se résigner à abandonner un projet qui lui tenait à cœur. Après avoir réalisé quelques court métrages, Jirès, qui est un homme tenace, reprit son scénario de La Plaisanterie et le miracle eut lieu : il reçut l’autorisation de tourner.
Lorsque j’arrivai, le film était presque terminé. Jaromil Jirès, physiquement épuisé par un tournage assez absorbant me reçut dans une modeste chambre d’hôtel où traînaient quelques livres, notamment un roman de Virginia Woolf et des poèmes de Vladimir Holan.

"Mon film est politique si l’on veut. Le sujet est politique, mais moi ce qui m’intéresse ce n’est pas tant la politique que la description de certains personnages dont la vie a été modelée entièrement par les vicissitudes de la vie politique. Ce qui est politique, c’est la toile de fond. Je ne prends pas parti pour tel ou tel, dans mon film. Ce n’est pas une œuvre de combat, c’est une réflexion sur les conséquences d’un acte stupide et innocent. Un jeune garçon écrit à la jeune fille qu’il aime une carte postale où il se permet de plaisanter sur des sujets tabous. Ceci se passe aux temps obscurs du stalinisme. Cette facétie lui vaut sept ans de service militaire spécial. À l’issue de ces années perdues, il cherche à se venger… et le film commence à partir de ce retour.

La situation politique de mon pays est pour nous, cinéastes, intéressante. Voici pourquoi. Auparavant, quand on faisait un film qui touchait de près ou de loin à la politique, les gens disaient : "Ce n’est pas très convaincant. Mais enfin, c’est courageux". On se donnait bonne conscience à bon compte mais le talent risquait de se voir réduit à une simple virtuosité polémique. Tout le monde voulait partir à l’assaut d’une citadelle obscurantiste et bureaucratique. Aujourd’hui cette citadelle a été prise : il nous reste maintenant à prouver notre talent de cinéastes.
Si j’avais pu faire La Plaisanterie il y a 18 mois, cela aurait certainement été plus excitant sur le plan strictement politique. Mais si demain mon film est raté, je n’aurai plus aucun alibi. C’est mieux comme ça, non ? "

J’eus quelques difficultés à demander à Jirès des confidences sur son travail. "Je n’ai rien d’essentiel à dire. Je fais des films, j’aimerais les réussir. C’est tout".

Pour un journaliste, un cinéaste modeste ce n’est pas le rêve. D’autant plus qu’en France, dans la profession, les faux modestes sont légion. Mais Jaromil Jirès n’est pas pour moi un cinéaste comme un autre : j’ai la chance de le compter parmi nos amis, et je sais par expérience que cette modestie n’est pas feinte. J’ai appris, en écoutant des gens comme lui, comme Evald Schorm, comme les Hongrois Miklos Jancso et Istvan Gaal que la modestie était parfois le paravent d’une immense culture et d’une curiosité intellectuelle rare et vivifiante.

Le soir de notre entrevue, Jirès m’entraîna dans un village voisin où se déroulait une petite fête : au son d’un orphéon nostalgique, vite grisé par l’euphorie d’un vin généreux, je me laissai doucement entraîner par la sympathie de tous ceux qui m’entouraient et tandis que la soirée s’éternisait, je crus revivre de A à Z le film d’Ivan Passer, Éclairage intime.

Avant de me souhaiter bonne route, le lendemain matin, car je devais quitter la Moravie pour la Slovaquie de l’Est, Jirès me rappela la petite carte qu’il m’avait adressée un mois auparavant et dans laquelle il me disait "Un mage qui jouit d’une grande autorité avait prédit pour la Tchécoslovaquie de 1968 un printemps joyeux et éclatant, un été chaud (dans quel sens l’entendait-il ?), et un automne sanglant"
Mais faut-il croire aux prédictions des mages ?
Jaromil Jirès n’y croyait visiblement pas.

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Je franchis la frontière hongroise le 17 août afin de me rendre à Budapest puis aux abords du Lac Balaton où je devais assister au tournage du film de Miklos Jancso, Les Vents étincelants (titre provisoire).

À 80 km à l’ouest de Miskolc, je dus quitter la nationale et faire un détour d’une centaine de kilomètres par de bien mauvais chemins car il était interdit aux voitures étrangères de pénétrer dans le périmètre sacré où se déroulaient des grandes manœuvres soviéto-hongroises.

En arrivant le matin du 21 août sur la très belle petite place de Veszprem, où depuis une dizaine de jours Miklos Jancso tournait son septième long métrage (et le premier en couleurs), j’appris la nouvelle incroyable : les chars russes étaient à Prague. Les armées est-allemandes, polonaise, bulgares, hongroises avaient franchi les frontières pour lutter contre la "contre-révolution tchécoslovaque".

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L’inquiétude était très impressionnante. Cependant, en public les gens cachaient leurs sentiments, évitaient de parler des événements.
Comme je faisais part de mon étonnement à K. Z., économiste et écrivain, il me dit "Nous avons appris à dissimuler nos pensées. Mais je peux te dire que l’écrasante majorité du peuple hongrois est tout à fait opposé à cette invasion criminelle, qui non seulement est une aberration vis-à-vis des Tchèques, mais encore va contribuer à briser l’union des communistes français et italiens. C’est une faute politique immense. On aura bonne mine à inscrire sur les murs "US Go Home" et autres "Hands off from Vietnam". Mais les gens se méfient. On attend. On craint les dénonciations. Je viens d’apprendre que le fils d’un ami qui écoutait Radio-Europe-Libre dans un hôtel où il résidait avec quelques amis étrangers a été surpris par le directeur de l’établissement et menacé d’être dénoncé à la police. Ne crois pas que le silence que tu rencontres parfois signifie que nous sommes indifférents. Nous ne sommes pas indifférents. L’affaire tchèque nous concerne tous. Nous sommes traumatisés, hébétés. Et j’ai l’impression plus atroce encore que le communisme est trahi par une bande d’inconscients criminels".

Toutes ces réactions passionnelles, je devais les retrouver chez la plupart des Hongrois pendant les deux semaines qui suivirent la tragédie de Prague.


Les routes hongroises étaient en certains endroits encombrées de véhicules soviétiques. Beaucoup de camions de ravitaillement notamment. Sur ces camions, deux ou trois soldats très jeunes impassibles, l’arme entre les mains. Un sérieux inquiétant et d’autant plus inquiétant qu’ils semblaient tous d’une extrême jeunesse. Dans les villages, ils passaient et repassaient, devant une population qui feignait de les ignorer totalement, qui ne tournaient même pas la tête quand un énorme char avait quelques difficultés à manœuvrer dans une rue étroite. Un sentiment de malaise et d’absurdité totale m’envahissait, chaque jour plus profond, chaque jour plus pesant.
Je franchis la frontière autrichienne le 7 septembre. À Salzbourg, j’assistai à deux concerts de Mozart, mais je dus prendre sur moi pour ne pas fuir ces lieux enchanteurs. En certaines occasions, la musique n’est donc pas une panacée universelle. Ni bien sûr le cinéma.

Ce ne sont que des impressions de voyage.
Il faudra parler longuement du cinéma tchèque et du cinéma hongrois.
Les cinéastes d’Europe centrale étaient tous des cinéastes engagés, c’est à dire en prise directe avec les problèmes contemporains.
Il n’est peut-être pas inutile de mieux connaître l’ambiance dans laquelle ils vivent et qui sert de toile de fond à la plupart de leurs films.

Jean-Loup Passek
Jeune Cinéma n°33, octobre 1968

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