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Mal de pierres (2016)
de Nicole Garcia
publié le mardi 18 octobre 2016

par Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma n° 374, été 2016

Sélection officielle en compétition au festival de Cannes 2016

Sortie le mercredi 19 octobre 2016

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La réception à Cannes de Mal de pierres de Nicole Garcia, le film et la réalisatrice, a été à peu près ce qu’on attendait : en majorité du dédain.

Parfois même de la part de petits jeunes branchouilles, du flinguage, entre "le style amidonné "et "l’académisme rance", en passant par "la platitude abyssale des dialogues", et "le jeu constipé des acteurs", on a également vu passer "Bovary du pauvre", "maillon faible de la sélection". On a même eu droit à "cette folie que Nicole Garcia n’a fait qu’effleurer". Que de trouvailles ! Si la fameuse "qualité française" n’est pas apparue, c’est que la polémique comme le terme sont oubliés, sauf par les anciens.

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Les querelles des anciens et des modernes et les pseudo tables rases, il est permis de trouver ça tarte. Voire de considérer que c’est le fait de rebelles sans vraie cause, bref de signes d’adolescence. On n’a rien contre l’adolescence, mais heureusement qu’elle passe.

Nicole Garcia est - a toujours été - une "classique", pas de surprise, donc. (1)
Son film n’est peut-être pas tout à fait "d’aujourd’hui", mais tout à fait "pour aujourd’hui". C’est vrai que l’amour change de forme au long des époques, mais il y a des invariants et des origines reléguées, dont il est bon qu’elles réapparaissent de temps en temps. L’histoire de Gabrielle, l’amoureuse passionnée qui semble d’un autre temps, est, en fait, une histoire très moderne.

Pour retrouver la goût vif du "romanesque", il suffit d’appeler l’enfer à son secours, comme l’aurait dit à peu près Sade. Et c’est justement cet "enfer", celui des profondeurs, que Garcia a convoqué dans Mal de pierres, cette histoire-là, cette narration-là.

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L’histoire, d’abord.

Pour définir le chemin de Gabrielle, Garcia parle de "mystique de l’amour", et, en effet, il s’agit bien d’une "possession".

Le corps qui s’autorise à parler d’abord et tout seul, c’est "le diable au corps" (dieux ou diables peu importe d’ailleurs, les incubes sont partout).

Ici, le "diable au corps" de Cotillard la douce, c’est un diable sous-exposé au déploiement très lent, c’est un diable femelle, secret, obstiné. Rien à voir avec les diables surexposés des mâles - Russell ou Zulawski - qui permettent le détournement du mot "hystérie" : Donner à voir pour cacher ce dont on manque.

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Mais Gabrielle n’a rien à donner à voir, elle qui ne manque de rien, contrairement à ce qu’elle croit, toute emplie qu’elle est de sa quête. Et de son enfant.

L’imaginaire de l’amour, il est de tous les temps, c’est à peine s’il a besoin de "l’autre" pour exister, en soi, pour soi.
Aujourd’hui, sous l’obscénité quasi pornographique des exhibitions, bien caché dans les méandres du virtuel, il advient en solipsisme. Ces "sujets", la somatisation, la vie en mode selfie, rien que de très actuel, populaire même, et c’est un compliment.

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La narration ensuite, diabolique.

Elle est tissée de silences et de lenteur, et cela ressemble à du réalisme paysan. Mais, en fait, elle se construit autour de blancs et d’ellipses qui se révèlent être les exacts reflets des dénis et de la forclusion de Gabrielle. Fond et forme, comme on disait autrefois, étroitement ajustés.

Sur le destin du roman (et du "romanesque"), nous savons tous que Robbe-Grillet et Lukács sont passés par là. La narration de Garcia est infiniment moderne, comme si elle en tenait compte : une voix froide et quasi neutre du récit qui marginalise l’intrigue, des personnages laconiques sans réelle psychologie, un environnement réifié réglé sur la valeur d’échange, une conscience de classe omniprésente sur fond de guerre coloniale.

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Garcia y ajoute le coup de génie d’un contrepoint : le regard liquide de Cotillard. Pas l’émotion, et surtout pas la pitoyable "empathie" : le mystère, l’insondable.

Nous sommes conquis.

Car, dans nos imaginaires comme sur nos étagères, peuvent cohabiter, sans félonie, Maupassant, Austen, Bataille, Guilloux, Kafka et Breton. Ce sont leurs chevauchements qui font naître les temps nouveaux.

À la fin, les quelques images de trop, explicatives, porteuses de vérité nue, relèvent du happy-ending et du roman bourgeois situé. Classique jusqu’au bout, Garcia, on lui pardonne.

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Le festival de Cannes n’est pas un festival expérimental, mais il est attentif aux courants novateurs. Comme on peut "oser le féminisme", on peut "oser le romanesque", en seconde époque.

Et il se pourrait bien que ce classicisme enrichi engendre un nouveau romanesque, où s’adosseraient de nouveaux désordres narratifs.

Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma n° 374, été 2016

Mal de pierres. Réal, sc : Nicole Garcia ; sc : Jacques Fieschi, Natalie Carter ; ph : Christophe Beaucarne ; mont : Simon Jacquet ; son : Jean-Pierre Duret. Int : Marion Cotillard, Louis Garrel, Alex Brendemühl, Brigitte Roüan, Victoire du Bois. (France-Belgique, 2016, 120 mn).

1. Quand Assayas, Jacquot, Pollack, Terences Davies, Campion, s’y plaisent, dans le classique, ils sont acceptés sans outrages.

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