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Bob Dylan et les sentiers battus
Un artiste sous influence ?
publié le dimanche 6 novembre 2016

À propos de l’exposition The Beaten Path, Halcyon Gallery, Londres (5 novembre-11 décembre 2016).

par Lucien Logette
Jeune Cinéma en ligne directe

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Même si The Beaten Path, l’exposition des peintures de Dylan à la Halcyon Gallery était prévue depuis belle lurette (deux ans et demi, d’après les témoignages), il est certain que la rumeur va l’attribuer à un coup publicitaire, manière de profiter du tintouin autour du récent prix Nobel.
Soyons assurés que les commentaires sur ses tableaux seront du même tonneau que bon nombre de ceux émis, après l’annonce des jurés suédois, par des penseurs certifiés, dépositaires du mètre-étalon de la poésie en platine iridié, évidemment. On va donc voir refleurir les accusations déjà lancées lors de sa dernière exposition, intérêt artistique nul, plagiat, etc., toutes réactions dont on peut supposer qu’elles n’ont guère de chance d’émouvoir leur destinataire.

Lorsque Keith Butler, le 17 mai 1966, à Manchester, l’avait interpellé et traité de "Judas", Dylan avait accusé le coup, comme en témoignent les images du fameux concert. C’est sans doute la dernière fois qu’on l’a vu réagir à une remarque ; le reste du temps, il passe, silencieux et impénétrable, apparemment aussi peu sensible aux critiques qu’aux acclamations, qu’elles concernent ses chansons, ses tableaux ou les sculptures d’objets récupérés qu’il assemble depuis quelques années.

Ses essais picturaux ne datent pas d’hier : la première trace figure sur la pochette de son double album Self-Portrait, en 1970, sous forme d’un visage brossé à gros traits, évoquant un Dubuffet coloré. Le mépris et l’incompréhension avec lesquels le disque fut accueilli englobèrent également son contenant : le commentaire de Greil Marcus sur les chansons, "Qu’est-ce que c’est que cette merde ?" (il est depuis revenu sur cette exécution, étonnante de la part d’un aussi fin connaisseur), s’appliqua à l’autoportrait de couverture. Si Dylan ne savait plus chanter, ce n’est pas sa peinture qui allait le sauver. (1)

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On sait comment Bob remit à l’heure la pendule des quelques admirateurs déçus en sortant, quelques mois plus tard, New Morning.
Quant à l’expression graphique, elle réapparaît sur la pochette de Planet Waves (1973) et ses trois silhouettes fantomatiques, certainement une peinture, avec ses à-plats, tirée en noir & blanc. Même inspiration, même manière que pour Self-Portrait : maladresse, naïveté, trop apparentes pour n’être pas volontaires. Salut, l’artiste, pour le clin d’œil. Personne ne commenta le dessin - le disque affichait suffisamment de chansons superbes, Dirge, Wedding Song et ce Forever Young, qui allait devenir un hymne, pour ne pas s’attarder sur la porte qui ouvrait le domaine.

Les amateurs un peu plus curieux ne furent pas surpris de cette obstination du chanteur à montrer qu’il cultivait d’autres arts d’agrément. La même année 1973, Jonathan Cape Ltd, éditeur anglais, publia le premier recueil "officiel" des textes de Dylan écrits entre 1962 (Bob Dylan) et 1970 (New Morning) - officiel, car les recueils pirates, sans copyright, circulaient sous le manteau depuis des années (à l’image de Tarantula, premier livre de poèmes imprimés sous son nom, et qui connut une vie souterraine intense bien avant sa première édition et sa traduction française en 1972). Or, sur ce premier et copieux ouvrage (près de 500 pages), Dylan avait tenu à ce que le titre soit Writings and Drawings - non pas Textes, avec des illustrations, mais Textes et Dessins, en corps de même taille, comme si les uns et les autres avaient la même importance, malgré la disproportion entre les deux cent-cinq textes et les seize dessins. Les éditions qui suivirent, américaine (1974) ou allemande (1975), respectèrent la présentation originale. (2)

Ce qui frappe dans ces dessins anciens, c’est leur contiguïté, la couleur en moins, avec les quelques reproductions accessibles de The Beaten Path, l’exposition londonienne. Même graphisme simple, même façon de capter un objet, un coin de paysage, un bout de décor urbain, un personnage, comme crayonnés sur un carnet ou une nappe de restauroute. Le thème actuel lui aurait été fourni par la Halcyon Gallery, mais les croquis de Writings and Drawings, et, de façon encore plus manifeste, les dessins (1989-1992) de Drawn Blank, volume publié par Random House, NY, en 1994, décrivent les mêmes espaces : les cabines téléphoniques de Midnight Caller (2016), on les retrouve en regard du texte de The Long-Distance Operator (1973), le Endless Highway (2016) offre la même ligne de fuite que le dessin sans titre qui montre un "endless railway" (1994) et le Donut Shop de 2016 est de la même nature que le Dad’s Resturant de 1994.

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Si ses premiers dessins sont surtout linéaires, comme tracés d’un seul mouvement, à partir des années 80, son trait épaissit. Un long entretien, filmé par la télévision canadienne en 1986, sur le tournage de Hearts of Fire, le film de Richard Marquand, (3) saisit Dylan en action, décontracté et attentif, répondant aux questions tout en portraiturant son interlocuteur, au fusain et au crayon gras, tout au long de l’interview ; le résultat est remarquable, qu’il aurait pu reprendre dans Drawn Blank, parmi les nombreux portraits qui y figurent (4). Décontracté et attentif - comme il écrit en liminaire de l’ouvrage : "These drawings were done mainly to relax and refocus a restless mind." C’est d’ailleurs dans cette note qu’il évoque pour la première fois son travail : "These drawings are sketches for paintings that either never were painted, have yet to be painted or more likely never will be painted." En définitive, une grande partie d’entre eux a été reprise, puisque l’on retrouve les dessins, agrandis et peints, au fil de ce que les galeristes ont présentés depuis 2008 sous le titre Drawn Blank Series, renouvelées chaque année.

Dylan a-t-il cherché son inspiration en regardant des cartes postales, comme il en avait été accusé en 2011, lors de son exposition new-yorkaise The Asia Series ?
So what ? Il explique fort bien, dans Vanity Fair - pour une fois où il s’explique - la notion de camera obscura, telle que utilisée alors et sans doute depuis. Inutile d’y revenir (5).

On l’a jadis accusé d’avoir trouvé ailleurs les paroles de telle chanson, d’avoir repiqué les accords d’une ballade irlandaise du 18e siècle pour telle autre, d’avoir emprunté l’arrangement d’un collègue, etc.
Oui, sans doute, non, peut-être. Quelle importance ?
L’alchimiste fabrique son or à partir de ce qui lui tombe sous l’œil.

Personne n’osera affirmer que l’œuvre plastique du Zim est comparable aux textes essaimés au long de ces cinquante-cinq dernières années et que personne n’a encore pu totalement explorer. Il n’empêche. Writings and Drawings était dédié "to the rough-riders, ghost poets, low-down rounders, sweet lovers, desperate characters, sad-eyed drifters and rainbow angels".

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S’il en reste, ils se retrouveront, young forever, du côté du "sentier battu", 144-146, New Bond Street, à l’Halcyon Gallery, en écoutant l’un des trente-six concerts reproduits dans The 1966 Live Recordings, qui sort, enfin, le 11 novembre 2016.

Lucien Logette
Jeune Cinéma en ligne directe

1. Le rapprochement avec les peintures de William Burroughs a déjà été justement établi.

2. Bob Dylan, Writings and Drawings, Panthers Books Ltd (1974).

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3. Hearts of Fire de Richard Marquand, avec Bob Dylan, Rupert Everett et Fiona Flanagan (1987).

4. Bob Dylan, Drawn Blank, Random House, New York, 1994.

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5. "In His Own Words : Why Bob Dylan Paints", Vanity Fair, 2 novembre 2016.

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