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Enfin des bonnes nouvelles (2016)
de Vincent Glenn
publié le mardi 29 novembre 2016

par Sol O’Brien
Jeune Cinéma en ligne directe

Sortie le mercredi 30 novembre 2016

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Le film commence par une avalanche d’images de toutes sortes, l’actu chaotique et informe, en vrac, telle que nous devons la filtrer, à chaque instant.

Puis surgit le gentil organisateur dont le rôle est de feindre de décrypter ces mystères qui nous dépassent. Il est curieux, accueillant, adorable, pro.

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Les deux invités sont moins charmants, un peu fatigués, ils en ont vu de toutes les couleurs, mais ils sont les sujets supposés savoir et leur boulot désormais c’est de le transmettre, ce savoir, acquis sur le tas. On dirait même plus : de le claironner, comme le faisait Jean-Baptiste. Car voici la Bonne Nouvelle : tout n’est pas perdu.

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C’est donc depuis le confort ouaté d’un studio de radio (Radio France plurielle, radio publique), que nous autres spectateurs, tels les bergers de Jean-Baptiste, nous allons comprendre, imaginer et nous réjouir.

Vincent Glenn se dit optimiste et persévérant. Et il est si sympathique qu’il est contagieux. Oui, c’est possible, dans ce monde occidental tout entier devenu tertiaire : ce qu’une "bonne" idée a pu faire (au hasard, par exemple, le système de Ponzi), une autre bonne idée peut le défaire. Et certaines révolutions peuvent être de velours.

Pour preuve, Vincent Glenn himself nous raconte sa trajectoire exemplaire.

Il faisait des films militants, il y croyait très fort. Mais ça marchait mal, et, comme c’est habituel, tous ses terrains de jeu se contaminaient, ça marchait mal partout. Il était pauvre et dépressif.

Et puis, un matin, son jeune fils, plus branché que lui, lui suggère de faire plutôt "un film qui marche".
C’est le chemin, c’est LA bonne idée.
Il se reprend et se met à accepter de penser comme tout le monde. Comme le clame alors un politicien dans le vent, oui "Tout le monde a le rêve d’être milliardaire". Les logiques boursières sont virtuelles mais efficaces. L’humanité produisant autant d’informations en deux jours qu’en deux millions d’années, il suffit d’apprendre à utiliser les pétaoctets.

Y a plus qu’à.

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C’est alors que deux coups de chance adviennent.

Le 15 septembre 2008, le système disjoncte.
Le collapse est suivi par un mouvement social enfin solide, dans le genre de ce qui s’est produit à la République après les attentats de Charlie Hebdo, mais pour de vrai, pas seulement en apparence. Ensemble, dans la même direction, ça donne une puissance énorme. Indignés d’abord, résolus ensuite. L’insurrection pacifique est relayée par le gouvernement intérimaire et les "conseils" de service publics.

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Puisque, dans ce monde de liberté, tout le monde peut se le permettre, pourquoi pas moi, se dit Vincent Glenn himself. Il se souvient de Mark Twain : "Ils ne savaient pas que c’était impossible. Alors ils l’ont fait". Avec quelques amis, il crée une agence de notation d’un nouveau genre : d’abord sociale et environnementale, d’abord la qualité de vie, ensuite seulement l’examen du PIB, et l’intendance financière qui devrait suivre. Quand deux bonnes idées se rencontrent et se complètent au lieu de s’affronter, quand le vent souffle dans la bonne direction, ça marche.

Parce que la majorité s’est rassemblée pour son bien (dont elle a pris conscience), la start up VIGI’S s’épanouit "à l’international", agrandit son équipe et ses locaux, et l’intendance financière suit. Les entreprises déviantes qui empoisonnent ou débauchent sont mal notées. De Wall Street à Tokyo et Pékin, elle voient alors leurs courbes s’effondrer et se mettent à avoir les jetons. Les graphiques s’affolent et se multiplient de façon exponentielle. Les rumeurs vont bon train, mais suffit de faire taire les mauvais "ouï-dire" et c’est sous contrôle.

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Et voilà que le cinéaste militant, devenu patron génial avec petit salaire mais au pourcentage, se retrouve milliardaire. Avec la vie qui va avec.
A priori, ce n’était pas son rêve à lui, mais bon, c’est quand même assez confortable et il en profite, la conscience en paix, hors-sol. Il a juste utilisé la mécanique brutale et aveugle de la récup capitaliste (qui avait fait ses preuves, mais dont il refusait naïvement de voir le potentiel). Tout ce qu’il a fait est non seulement moralement juste, mais parfaitement légal. On frôle le paradis terrestre.

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Mais voilà, le monde n’a pas changé de base, même si ça va mieux pour les 99%, il a juste été récupéré pour une nouvelle survie du système. Quant au patron de VIGI’S, il est juste entré dans le cercle très fermé du fameux 1% tant désiré, tant décrié. Ah PFH ! (putain de facteur humain). (1)

L’utopie uchronique de Glenn est un docu-fiction de SF doublé d’une adorable comédie, et on rit beaucoup. Surtout dans la première partie d’ailleurs, l’autodérision du cinéaste militant pauvre est très soignée. Les détails des images, des jeux d’acteurs, des raisonnements sont fins et marrants.

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La seconde partie, "la réussite" sociale, mêle intimement réel et imaginaire, acteurs et vrais interviewés, pour une narration dont ni l’actualité ni la crédibilité ne sont prises en défaut. C’est si simple l’An 01 d’une VIe République.

La troisième partie, enfin, est morale. En clair, ça se termine bien. C’est ainsi que le film demeure dans le registre de la comédie.
Pourtant, ce qui est dit là recèle une matière très riche, qui n’est pas tout à fait traitée. Peut-être parce que c’est plus facile de s’en tirer avec une pirouette que d’en faire un conte à la fois philosophique et drôle.

Car ce qui arrive au patron de VIGI’S-Vincent Glenn himself porte un nom.
À force de superposer la valeur d’échange à la valeur d’usage, le golden boy s’est transformé lui-même en marchandise. Il a tout, il n’est plus personne.

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Autrefois, quand on avait des références, on appelait ça la réification, puis le mot s’est démocratisé en chosification, puis la notion même a disparu, tous les humains étant désormais à vendre. Peut-être pourtant que cette troisième partie, qui nous laisse un peu sur notre faim, est la plus importante, sous une première apparence de déjà-vu (2).
Dans le film de Glenn, parce que ça arrive en fin de film, parce que c’est mis en abyme avec les commentaires en voix off, l’émission de radio, et les flash backs, se déroule sous nos yeux le processus du devenir-marchandise d’un humain, et, ça, on ne l’avait encore jamais vu.
Qu’un milliardaire soit une chose sans âme, littéralement inanimée, ne nous console en rien de l’état du monde.
Mais que dans la profusion de ce film à la fois feelgood et entraînant (militant ?), on trouve un point prégnant caché aussi important, comme une pépite, voilà qui est extrêmement rare.

Glenn pense que pour changer la société, il faut commencer par se changer soi-même, que l’individu peut intervenir sur le fait social. Il suppose donc que le processus de la réification est réversible. Il surmonte l’ère des statistiques qu’il met au service des individus, il emboîte le pas au Consortium de Falsification du Réel (CFR) de Antoine Bello (3), ou aux techniques globales du Bureau des légendes (4).

S’il a raison, contre le vieux Durkheim qui fut moderne au tournant du 20e siècle déjà si loin, c’est ça la bonne nouvelle. (5)

C’est, en tout cas, l’occasion de revenir sur son ouvrage de l’an dernier (6).

Sol O’Brien
Jeune Cinéma en ligne directe

1. Le film est produit par la coopérative DHR (Direction humaine des ressources).

2. Cf. L’Idéal de Frédéric Beigbeder (2016), qui déroulait un peu le même univers mais sans point de vue politique.

3. Antoine Bello, Les Falsificateurs (2007), Les Éclaireurs (2009), Les Producteurs (2915), trilogie, Éd. Gallimard.

4. Le Bureau des légendes, série de Éric Rochant (2015).

5. Et ce ne serait pas la première fois que l’histoire des idées évoluerait, en même temps qu’avancerait celle des techniques.

6. Vincent Glenn & Christophe Alévêque, On marche sur la dette. Vous allez enfin tout comprendre !, Paris, Éd. de La Martinière, (2015).

Enfin des bonnes nouvelles. Réal : Vincent Glenn ; sc : V.G., Philippe Larue, Barbera Visser, Antoine Dumontet, Frédéric Riclet ; mu : Fantazio, Tony Allen, Pierre Boscheron ; ph : Nara Keo Kosal ; mont : François Carlier ; déc : Lucile Bossuet ; cost : Sabine Cayet, Sandrine Gentil. Int : Dan Herzberg, Nicolas Le Quang, Julie de Bona, Marlene Michel, Vincent Glenn, Frédéric Riclet, Cylia Malki, Pauline Moingeon Vallès, Mariline Gourdon, Augustin Jacob (France, 2016, 90 mn).

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