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Machin, Alfred (1877-1929)
Musée d’Orsay (mars-avril 1997)
publié le lundi 28 novembre 2016

De Alfred Machin à Jacques Feyder.
Les débuts du cinéma belge (1910-1930)

par Alain Virmaux
Jeune Cinéma n°245, septembre-octobre 1997

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En marge de la saison France-Belgique, marquée en priorité par la belle exposition du Grand-Palais (1) il aurait été assez impensable de ne pas faire une place au cinéma belge des débuts, coïncidant en gros avec la période délimitée : "Réalisme, impressionnisme, symbolisme, Art nouveau", sans trop déborder des années 20, et en n’abordant les rives du parlant qu’à pas comptés (2).

Mais comment se priver de Misère au Borinage (1933) de Joris Ivens & Henri Storck (1933), éviter l’archi-connu La Kermesse héroïque de Jacques Feyder (1935) ou reléguer le récemment programmé Charles Dekeukeleire (3) ?

Limitons-nous aux deux grandes figures du parcours, Machin et Feyder.

Alfred Machin

(1877-1929)
 

Le cas d’Alfred Machin mérite quelques égards, justement parce qu’on ne l’a pas pris trop au sérieux jusqu’ici.

D’abord à cause de son nom (Ah s’il s’était appelé Aragon !...), ensuite en raison de son image de cinéaste animalier avant tout. Image un peu réductrice.

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Il est vrai que la dernière partie de son œuvre, dans les années 20, après la guerre et le départ de Belgique, fut vouée surtout aux animaux. Il est vrai aussi que les films de cette époque - le plus connu étant Bêtes…comme des hommes (1923) - ne sont pas follement excitants, et l’exégète de Alfred Machin, Eric de Kuyper, en convient sans difficultés (4).

Mais dans son livre, il s’évertue par ailleurs à redresser la vision peu flatteuse qu’on avait du cinéaste. À cette fin, peut-être appelle-t-il trop souvent Roland Barthes à la rescousse, mais son projet ne manque pas de sincérité, de brio ni d’arguments. Il est même plutôt convaincant lorsqu’au terme du volume, il supplée Barthes par le Pirandello de La Dernière Séquence. (5)

Ses développements sur les deux utilisations de couleurs (procédé au pochoir ou bien procédé par teintage ou virage global) sont d’une densité remarquable.
Même si la veine animalière est déjà présente dans l’œuvre belge de Alfred Machin - avec son inséparable panthère Mimir (panthère ou léopard ?) - c’est logiquement à sa production des années 10 que va la préférence de son exégète. Eric de Kuyper, au passage, dénonce la méfiance un peu dédaigneuse des critiques et théoriciens pour le cinéma de cette période-là, comme si le "vrai" cinéma ne commençait qu’avec les années 20. Il n’est pas le premier à privilégier Maudite soit la guerre (6).

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À noter qu’un court film de Feuillade avait auparavant porté le même titre (daté de 1910 dans le catalogue Chirat-Le Roy), comme si la menace du conflit hantait alors tous les esprits. (7)

En fait, ainsi que l’a démontré Francis Lacassin (8), les pacifistes étaient à l’époque minoritaires et les appétits belliqueux - contre "le Boche" - si nombreux et virulents que le film de Alfred Machin, tourné en 1913, eut sa sortie différée de près d’un an et ne parut sur les écrans qu’en juin 1914, deux mois, à peine avant le déchaînement de la Grande Guerre.

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L’auteur de Maudite soit la guerre mérite-t-il le statut de cinéaste progressiste ?

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Georges Sadoul le pensait, et à l’appui de cette thèse, il invoquait un autre film de Machin, Au ravissement des dames (1913) lointainement inspiré de Zola.

À défaut de voir les films en question - il faut se rappeler que, sur les quelques 120 films réalisés par Machin, il n’en a survécu qu’une trentaine -, on peut s’en faire une idée à partir du scénario appartenant au fonds Pathé de la Bibliothèque nationale (BNF). Il raconte comment les grands magasins exploitent férocement d’humbles ouvrières, des "cousettes" à domicile à peine payées, afin d’offrir à très bas prix leur produits à une clientèle aisée. Laquelle clientèle aisée expiera durement les économies ainsi faites sur le dos des misérables. Bref, c’est le thème très "zolien" en effet du grand magasin-Moloch. Pas étonnant que Sadoul ait justement focalisé sur ce film-là.

Jacques Feyder

(1885-1948)
 

Pour les années 20, le même Sadoul et toute la gauche firent assez grand cas du film de Jacques Feyder, Les Nouveaux Messieurs (1929). Cause principale de ce soutien : son interdiction par le ministre de l’Intérieur, André Tardieu, "pour atteinte à la dignité du Parlement et des ministres. Le film n’obtint son visa qu’au bout de quelques mois et après coupures.

Dans la version d’aujourd’hui montée (version primitive reconstituée ?), on voit la scène qui très probablement déclencha l’ire gouvernementale. En pleine séance de l’Assemblée, un parlementaire sommeille à son banc et rêve que les travées autour de lui s’emplissent soudain - surimpression - de danseuses en tutu, évoluant gracieusement.

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Puis il s’éveille et les danseuse s’évanouissent, rendant la place aux députés. La séquence dure une minute ou deux. On est confondu de ce qu’elle a pu faire scandale. Léon Moussinac avait jadis fait remarquer que le scénario suivait de près une pièce de boulevard (Flers et Croisset) qui n’avait suscité ni polémiques ni batailles. Or - concluait le même - "ces ironies aimables enregistrées par la caméra faisaient figure de bombes incendiaires, de sarcasme, d’insultes aux institutions parlementaires". Par ailleurs, le film ne manque pas de rythme ni d’entrain. Son argument qui renvoie dos à dos droite et gauche, pareillement cyniques un fois au pouvoir, se révèle plus habile que vraiment pénétrant. Très proche de René Clair.

Feyder fut-il découragé, comme on l’a dit, par les tracasseries infligées à ses Nouveaux Messieurs ?
Après avoir quitté la Belgique pour la France, il quitta en tout cas Paris pour Hollywood, où il tourna presqu’aussitôt Le Baiser (The Kiss, 1929), avec Garbo. Il s’entendit plutôt bien avec la Divine puisqu’elle le réclama plus tard pour diriger les versions européennes d’un autre de ses films. Le public, lui, ne fut pas conquis, et ce Baiser déçut. Le film est relativement court (65 mn dans la version donnée à Orsay), et c’est sans doute son vrai minutage pour 1700 m.

Feyder ne renouvelle pas le mythe Garbo, ne le fait pas évoluer. Il se borne à l’arroser, à l’entretenir sagement, sans faire montre d’aucune audace particulière.
Quelques années plus tard, il agira de même avec l’astre rival de Garbo, Marlène Dietrich, son Chevalier sans armure (1937) se limite à quelques broderies sur le style empanaché de Marlène et à l’exploitation de ses dons transformistes, dans une histoire qui préfigure quelque peu Le Docteur Jivago de 1965, avec nettement moins d’âpreté que le film de David Lean. Au lieu des retrouvailles "cardiaques" de Lean dans l’avant-dernière séquence, Feyder conclut son histoire de révolution russe par un apaisant happy-end.
Mais après tout, René Clair ne fera pas beaucoup mieux que Feyder avec Marlène et sa Belle Ensorceleuse (1941), quoique agréable et brillante, n’atteint pas les sommets.
Tout se passe comme si les réalisateurs français ou belges s’étaient laissé quelque peu paralyser par les figures mythiques de l’univers hollywoodien.

Alain Virmaux
Jeune Cinéma n°245, septembre-octobre 1997

1. Paris-Bruxelles, Bruxelles-Paris (21 mars-14 juillet 1997), musée d’Orsay hors les murs, aux Galeries nationales du Grand-Palais. Commissaires d’expo Anne Pingeot et Robert Hoozee.

2. Cycle programmé par Aicha Kheroubi & Louis Héliot.

3. Charles Dekeukeleire (1905-1971) a été programmé à Cinémémoire 1996. Cinémémoire, 6e Festival international du patrimoine cinématographique (21 novembre-22 décembre 1996).

4. Eric de Kuyper, Alfred Machin. Cinéaste / film-maker, introduction de Marianne Thys, filmographie de Sabine Lenk, Bruxelles, Cinémathèque royale, Bruxelles, 1995, 272 p.

5. On apprend au passage que le Crommelynck qui apparaît comme acteur dans les films belges de Machin n’est pas forcément le futur dramaturge à succès (1885-1970) du Cocu magnifique, mais peut-être un sien oncle, également prénommé Fernand. La question reste ouverte, compliquée du fait que le Crommelynck du Cocu fut lui-même comédien et plus tard, scénariste-dialoguiste de divers films dont Le roman de Werther d’Ophuls.

6. Maudite soit la guerre a été programmé dans le festival Cinémémoire, 1ère édition de octobre 1991.
Le festival international Cinémémoire, qui aujourd’hui, pour l’instant, a déserté les écrans du Net (le titre a été récupéré et les actuelles occurrences parlent de tout autre chose), était "d’une ampleur à désespérer le cinéphile. Profusion extrême en tous lieux et simultanément, de films retrouvés et de fims restaurés".
À vocation patrimoniale comme son nom l’indique, il durait quelques jours chaque année à l’automne, et proposait un épais catalogue.
Les copies, qui venaient de toutes les cinémathèques du monde, n’étaient pas toujours en bon état, le travail de restauration qui se fait maintenant, par exemple dans les labos de Bologne, en étaient à leurs balbutiements. La version de Maudite soit la guerre qu’on a pu voir à Bologne en 2014 était d’une autre qualité.
Comme le CiCi, Cinémémoire est l’ancêtre de l’actuelle Toute la mémoire du monde de Bercy.
Odette & Alain Virmaux et Lucien Logette ont suivi les éditions de Cinémémoire de 1991 à 1996. Cf. Jeune Cinéma n°212, n°220, n°227, n°232, n°237, n°243, n°244.

7. Raymond Chirat & Éric Le Roy, Catalogue des films français de fiction de 1908 à 1918, Cin, Paris, 1995.

8. Claude Beylie éd., Anthologie du cinéma (1965-1983), 11 tomes de 10 opuscules chacun d’environ une soixantaine de pages. Le chapitre consacré à Alfred Machin était écrit par Francis Lacassin.
Plus tard, celui-ci a écrit un monographie largement revue et augmentée, Alfred Machin : de la jungle à l’écran, Paris, Dreamland, 2001, 223 p.

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