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Ultimatum des trois mercenaires (l’) (1977)
de Robert Aldrich
publié le dimanche 18 décembre 2016

Cf. Automne 2013
Les saisons, chronique DVD

par Jérôme Fabre
Jeune Cinéma n°356, décembre 2013

Sortie le mercredi 13 décembre 1978.

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On retrouve Widmark dans un des derniers films de Robert Aldrich, L’Ultimatum des trois mercenaires (Twilight’s Last Gleaming), qui colle tant à son époque qu’au caractère irréductible de son auteur. (*)

L’œuvre, qui avait quasiment disparu dans sa version intégrale depuis trente ans jusqu’à sa reprise dans les cinémas ce printemps 2013, est en soi-même une synthèse des 70’s : fiction politique de gauche, thriller paranoïaque et complotiste, men on a mission flick, film-catastrophe, elle est empreinte de guerre du Vietnam et même teintée de blaxploitation avec l’importance donnée à l’un des mercenaires en question, interprété par Paul Winfield, noir hâbleur et décomplexé. Ce dernier est, avec Burt Young, figure du Nouvel Hollywood, l’un des deux acolytes de Burt Lancaster, général déchu de l’armée et Docteur Folamour en puissance, qui confisque un silo nucléaire et menace d’en tirer les missiles, sauf à ce que le président des États-Unis révèle à la nation les dessous peu glorieux de l’embourbement en Indochine.

Aldrich fut l’un des rares incorruptibles de Hollywood et son cinéma existentialiste, viril, violent, sut prendre, artistiquement parlant mais non sans heurts avec les studios, tous les tournants de trois décennies d’art populaire sans jamais renier ni ses thèmes ni son ambition : décrire l’homme dans son rapport à soi-même et aux autres, l’inscrire dans un univers hostile, mensonger et dégradant, et finalement voir, pour les meilleurs d’entre eux, tomber leur persona et se dévoiler l’âme et la conscience véritables.

D’où des personnages pas toujours héroïques mais souvent rebelles qui se révèlent à la faveur d’âpres face-à-face, tels ici le président bonhomme et indécis qui accepte d’aller à la boucherie pour ce qu’il croit être un meilleur avenir pour son pays, ou le général écarté et solitaire, idéaliste aveugle, en butte à la rigidité de l’appareil et des conventions, incarné par Richard Widmark, militaire rigoriste et va-t-en-guerre.

Humainement passionnant, L’Ultimatum est, à la manière du Frankenheimer de la même époque, également très ambitieux sur le plan formel : il articule ses trois lieux stratégiques, le bureau du président, le silo et le centre militaire, représentés comme des cloîtres dont on ne s’échappe guère, soit au moyen d’un montage alterné, soit en les regroupant en split screen, soit en les inscrivant les uns dans les autres par le truchement d’écrans de télévision et de surveillance.

Aussi à l’aise dans les scènes d’assaut qu’il affectionnait tant (voir Attaque, 1956) ou Les Douze Salopards, 1967) que dans les houleux et passionnants débats du bureau ovale, Aldrich achève son dernier grand film par une scène d’élimination de tous les justes, qui multiplie les angles, les cadres et les points de vue, comme une merveilleuse leçon de cinéma.

Cette provocation ironique à l’égard du pouvoir, cette bataille messianique arrivait au crépuscule du Nouvel Hollywood, juste avant la naissance de Star Wars et de tout un cinéma patriote et décérébré, fut un échec cinglant.
Aldrich continua malgré tout avec le plaisant et anarchiste Bande de flics (1977), lui qui fut, à ma connaissance, l’un des seuls de son statut à oser clamer "I don’t know how to feel sorry for a cop".

Jérôme Fabre
Jeune Cinéma n°356, décembre 2013

* Carlotta.

L’Ultimatum des trois mercenaires (Twilight’s Last Gleaming). Réal : Robert Aldrich ; sc : Ronald M. Cohen & Edward Huebsch d’après le roman de Walter Wager Viper Three ; ph : Robert Hauser ; mont : Michael Luciano ; mu : Jerry Goldsmith. Int : Burt Lancaster, Richard Widmark, Charles Durning, Melvyn Douglas, Paul Winfield, Joseph Cotten, Leif Erickson (États-Unis-Allemagne de l’Ouest, 1977, 146 mn).

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