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Barouh, Pierre (1934-2016)
Pierre Barouh, agitateur & passeur depuis 1959
publié le jeudi 29 décembre 2016

par Robert Grélier
Jeune Cinéma n°371-372, mars 2016

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Compositeur, parolier, interprète, comédien (Un homme et une femme de Claude Lelouch) et également réalisateur de plusieurs longs et courts métrages, Pierre Barouh est avant tout un passeur, toujours disponible pour la reconnaissance du talent des autres.

Rien que pour la chanson, il fut le découvreur d’une cinquantaine d’auteurs-interprètes.

Citons pour mémoire, Alain Leprest, Brigitte Fontaine, Jacques Higelin, Jean-Roger Caussimon, Maurane, Nana Vasconcelos, Pierre Akendengue, Pierre Louki, Rufus. Parmi les musiciens, Barney Wilen, Maurice Vander, Michel Graillier, Steve Lacy.
Et surtout Baden Powell, Maria Bethania, João da Bahiana, Pixinginha, Paolinho da Viola. (1)

Saravah (1969)

 

Premier film réalisé en trois jours, en 1969, lors de l’une de ses premières escapades brésiliennes. "Un hold-up", comme le répète Barouh à chaque entretien.

Saravah, titre emprunté à une chanson de Baden Powell, le génial guitariste-chanteur, qui deviendra par la suite le nom de sa maison d’édition.
Saravah n’est pas un documentaire tel que je le défends dans ces colonnes, mais c’est un document inestimable, qui raconte au jour le jour l’histoire d’une rencontre avec quelques-uns des plus grands musiciens brésiliens, Baden Powell, Maria Bethania, João da Bahiana, Pixinginha, Paolinho da Viola, ceux qui donnèrent naissance à la bossa nova.
Ce n’est plus le tropicalisme, mais ce sont encore les rythmes africains chargés de vie, relents du colonialisme portugais, et ce qui reste des mots indiens.

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Tous les auteurs-compositeurs ne sont pas au rendez-vous à Rio de Janeiro, car nous sommes en 1969, en pleine dictature militaire.
Gilberto Gil est absent, et Caetano Veloso poursuivi par les militaires est en exil.
Un reportage dans lequel passe une émotion et une joie de vivre qui s’accrochent à nous avec une vigueur étonnante.
Bien plus qu’un témoignage d’époque, Saravah, près de cinquante ans après, nous introduit aussi bien dans l’intimité du jeune Pierre Barouh que dans celle de ses nouveaux amis. Un film, qui nous ouvre l’appétit sur des saveurs épicées et des sons qui nous empêchent de demeurer immobiles. Il est vrai qu’actuellement nous avons bien besoin de cette fraternité musicale d’outre-Atlantique.

En complément, Pierre Barouh, amoureux de la musique brésilienne, en compagnie de Walter Salles, le réalisateur de Central do Brasil, rend visite à Adão, en 1998, dans la favela carioca de Canto Galo.
Musicien ignoré des maisons de disques, Adão raconte, avec ses mots d’argot, sa musique, apportée par les esclaves, revendiquant ainsi la culture des favelas, vibrant dans le rythme du tambour. "Adão jamais nostalgique, le sourire éternellement accroché à ses lèvres, la joie éclatant dans ses yeux, et pourquoi ne serait-il pas joyeux, puisqu’il est un homme libre ?".

Un petit reproche : pourquoi n’avoir pas sous-titré en français pour les non-lusophones les textes des chansons et les interventions pleines d’humour des musiciens, admirables conteurs ?

Accordéon (2002)

 

Invité par Richard Galliano aux Nuits de nacre de Tulle, en 1989, Pierre Barouh nous brosse le tableau des élucubrations impressionnistes de la plus populaire des musiques françaises.

Avec ses amis Jacques Higelin, Claude Nougaro, Daniel Mille, Chika Tsuzuki, le Taraf de Haïdouks (Roumanie), Richard Galliano, le Brésilien Sivuca et bien d’autres, Barouh, avec une obstination chaleureuse, nous offre plusieurs détours : Vendée, Pays basque et Québec.
Que des musiciens jouant pour leur plaisir afin de nous rendre plus heureux.
Nous ferons l’impasse encore une fois sur la mauvaise qualité technique du document, qu’il s’agisse de l’image ou du son, pour nous laisser emporter par tous ces moments d’allégresse. Musique universelle et festive qui donne chaud au cœur, c’est bien ce que signifie ce DVD initié par le plus généreux des contrebandiers culturels de ces cinquante dernières années.

Ça va ça vient (1970)

 

En 1970, dans la ligne du cinéma indépendant propre à cette époque, Barouh entreprend l’écriture, la réalisation et la production de son premier long métrage.
Elie et Areski, deux amis d’enfance, habitant tous les deux en grande banlieue, travaillent sur l’un des grands chantiers de la place des Fêtes dans le 20e arrondissement.
La France pompidolienne de ces années-là chasse les habitants des quartiers ouvriers de la capitale pour les reloger dans les grands ensembles de la périphérie urbaine.

Comme dans Zazie dans le métro, une grève sauvage et opportune des transports (métro, bus et trains de banlieue) accorde une pause vertueuse aux deux maçons. La rencontre fortuite avec la troupe du Magic circus et ses animaux tristes de Jérôme Savary octroie cette parenthèse joyeuse et ébouriffante qu’Elie et Areski saisissent le temps d’une journée.
Comme dans tous les films de Pierre Barouh, la musique déjantée en est le fil rouge, mais pour autant le social et le poltiique ne sont pas oubliés et apparaissent en permanence en filigrane.

Ça va ça vient bis (2003)

 

En 2002-2003, Pierre Barouh récidive en racontant les périples français de la fanfare Japonaise Kabocha Shokaï.
De Tokyo à Paris, en passant par Toulouse, Avignon, la Vendée, le réalisateur-scénariste-opérateur-preneur de son-monteur est partout. Sur la scène, dans les coulisses, mais surtout dans les rues. Il est le maître d’œuvre, improvisant avec les musiciens lorsque c’est nécessaire ; tel un serpent, il se glisse entre les corps des danseurs et des spectateurs. Il écoute, voit, enregistre.

C’est sans aucun doute le plus réussi de ses films.
Encore une fois, le fil conducteur est la musique qui, du début jusqu’au mot fin, ne s’interrompt jamais. Les raccords de l’image animée se font sur des plans fixes : gros plans de visages d’enfants, gestes nés dans l’improvisation, pieds de spectateurs épousant le rythme. Une caméra alerte se déploie dans un espace totalement maîtrisé et nous retient très attentif.

On attend la sortie prochaine en DVD de l’unique long métrage de fiction, tourné en 35 mm, Le Divorcement, avec Léa Massari et Michel Piccoli, que nous n’avons pas revu depuis sa présentation au Festival de Locarno de 1978 (cf. infra).

En ces temps adynamiques, tous les films de Pierre Barouh nous apportent joie et bonne humeur. Toniques, Ils constituent d’excellents remèdes en ce début d’année 2016. On peut les voir, les revoir, même en zappant, ils agissent tels des antidépresseurs.

Robert Grélier
Jeune Cinéma n°371-372, mars 2016

1. NDLR : La Maison de production, Saravah, qu’il a créée en 1965, a fêté ses 50 ans cette année.

* Saravah

* Accordéon.

* Ça va ça vient, Ça va ça vient bis.

* Le Divorcement.

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