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Dunne, Irene (1898-1990)
Une vie, une œuvre
publié le dimanche 15 janvier 2017

Irene Dunne, The First Lady of Hollywood

par Jean-Louis Touchant
Jeune Cinéma n° 377, décembre 2016

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Irene Dunne ?

On n’a pas envie d’écrire ou de prononcer simplement le prénom Irene ou bien le patronyme Dunne, comme on prononce avec délectation Barbara, Ava, Rita… On ne peut qu’associer prénom et nom. Et chacun comprend de qui on parle. C’est qu’elle n’est pas une star au sens qu’on donne à ce vocable dans les histoires du cinéma depuis Mabel ou Greta. C’est une lady et la première dame de Hollywood, selon le surnom qui lui a été donné, ce qui ne manque pas de pertinence.

Elle n’a pas défrayé la chronique, elle ne s’est mariée qu’une fois.
Cependant, ce qui justifie ce surnom, c’est qu’elle a toujours donné à l’écran l’image d’une femme pleine de dignité, exempte de toute vulgarité, aristocratique, même si elle incarne une femme du peuple, de la petite-bourgeoisie ou même une immigrée comme dans I Remember Mama (Tendresse) de George Stevens (1948).

Et elle paraît toujours crédible dans tous ces rôles, ce qui n’est pas toujours le cas de ses partenaires. Un des meilleurs exemple est bien son personnage d’institutrice anglaise dans Anna and the King of Siam de John Cromwell (1946), où, face à un improbable roi de Siam incarné par Rex Harrison (de façon brillante certes), et un garde du palais siamois joué par Lee J. Cobb (parfois torse nu), vêtue comme une dame du 19e siècle, elle joue avec fougue un personnage auquel on croit.

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A-t-elle jamais joué un rôle de méchante femme ? À ma connaissance, non, on l’imagine mal en femme maudite.

Tout aussi crédible dans ses films historiques, tel Stingaree (un "petit" Wellman, 1934), où, en lady anglaise, elle sauve l’œuvrette avec un partenaire masculin (Richard Dix) qui n’a rien d’un héros romantique, ou bien dans Life With Father (Mon père et nous) de Michael Curtiz (1947), où, en grande bourgeoise fin 19e new-yorkaise, mère de famille profondément religieuse, elle nous fait croire à son personnage, davantage que son athée d’époux, interprété par un William Powell plus théâtral que jamais (et néanmoins amusant).

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Sa relative absence de renommée n’est-elle pas due au fait qu’elle n’a pas tourné avec un Cukor ou un Hawks, comme Katherine Hepburn, mais avec des metteurs en scène moins emblématiques, comme John M. Stalh ou Leo McCarey ? Ce qui explique aussi la rareté des reprises de ses films.

En ce qui me concerne, la découverte fut encore longue. Peu de temps après la fin de la Seconde Guerre mondiale, on se jeta sur les romans américains, les grands noms, mais aussi des livres populaires comme Ambre ou Autant en emporte le vent.
Back Street de John M. Stahl (1932) nous parut bien grisâtre et le film, vu en famille, ne nous laissa pas de grands souvenirs.

Rendez-vous à demi-manqué aussi dans les années 60.
Le hasard des reprises au Quartier Latin nous avait donné à voir, coup sur coup, The Philadelphia Story (Indiscrétions) de G. Cukor (1940) et The Awful Truth (Cette sacrée vérité) de L. McCarey (1937), deux films sur le remariage. Celui de Cukor nous avait émerveillés alors que celui de Leo McCarey nous avait paru plus terne et Katharine Hepburn bien plus glamour que notre Irene Dunne. Plus loin, justice lui sera rendue.

La première révélation fut tardive.
Un jour nous vîmes (sans doute dans une salle Action) le film de Garson Kanin, My Favourite Wife (Mon épouse favorite, 1940).

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Pourquoi pas ? Le film est considéré comme mineur, comme d’ailleurs le cinéaste lui-même.
Pourtant il avait été le scénariste, parfois avec son épouse Ruth Gordon, des chefs-d’œuvre que Cukor tourna pour la Columbia dans les années cinquante et, de surcroît, l’auteur de la pièce dont est tiré Comment l’esprit vient aux femmes (Born Yesterday, 1950).
Ce film se rattache sans doute aux films de McCarey, puisque celui-ci en est le scénariste et le producteur. C’est une subtile variation sur le remariage, Gary Grant étant sur le point de se remarier, son épouse ayant été portée disparue dans un naufrage. Mais elle revient, bien vivante, accompagnée du souriant Randolph Scott. Mutine, délicieuse, elle se moque de son époux, bien embarrassé, bien nigaud ; elle est la véritable vedette du film, de la même façon qu’elle volera la vedette, ce qui n’est pas rien, à Ginger Rogers dans Roberta (William A. Seiter, 1935). En outre, elle est malicieuse, laissant planer un doute sur les rapports qu’elle a pu avoir avec Randolph sur l’île où elle a échouée après le naufrage - un de ces petits défis au code Hays dont les cinéastes de Hollywood étaient friands. L’ère des DVD permit d’en savoir plus sur l’exquise lady.

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Les films de John M. Stahl

Irene Dunne entame sa carrière au début du cinéma sonore, où elle est appelée en raison de sa belle voix de soprano - elle ne deviendra pas une seconde Jeannette MacDonald.
En 1932, la RKO (First National) l’engage pour tourner l’adaptation d’un roman de Fanny Hurst : Symphony of Six Millions (L’Âme du ghetto), qui sera dirigé par le grand Gregory La Cava. Petit rôle, car le principal est tenu par Ricardo Cortez, lequel contrairement à son habitude de jouer les mauvais garçons, incarne un bon médecin issu du ghetto juif de Manhattan. Cependant, c’est elle qui est l’âme du ghetto, selon le titre français, jeune et jolie, mais effacée, timide, une scoliose la faisant boiter. On attend avec impatience ses rares apparitions.

Mais sa prestation doit faire impression, Universal (Carl Laemmle) va produire un mélodrame d’après un autre roman de Fanny Hurst, Back Street, qui connaît un certain succès. Le metteur sera le prolifique John M. Stahl, qui a débuté en 1914. Fanny Hurst est-elle intervenue ? On offre le rôle principal à Irene Dunne. Un miracle ! On connaît l’histoire, qui servira plusieurs fois, celle d’une femme qui vit dans l’ombre de son grand amour. Fille d’immigrés allemands de Cincinnati, fille du peuple, s’habillant de façon un peu vulgaire, elle a de la classe et rêve de rencontrer l’amour. Cela se produira, mais celui qu’elle aime est un grand bourgeois fortuné qui va épouser une fille de son milieu. Elle restera la maîtresse aimée, jusqu’à la mort de son amant, lequel, incarné par John Boles, refusera néanmoins de lui faire un enfant par crainte que cela nuise à sa réputation. Il aura moins de scrupules l’année suivante en faisant dans un autre film de Stahl, Only Yesterday (Une nuit seulement), un fils à Margaret Sullavan qu’il ne reconnaîtra qu’après la mort de Margaret ("Je suis ton père !").

Irene Dunne, au jeu toujours sobre, est merveilleuse, souffrant en silence, constamment si digne, passant avec aisance de la fille pauvre à la femme aisée, l’égale de l’épouse, oui, une femme qui a de la classe, peut-être davantage que la grande bourgeoise. Réjouissant !
Stahl n’oubliera pas son actrice puisqu’il va la rappeler pour deux films : Magnificent Obsession (Le Secret magnifique, 1935) et When Tomorrow Comes (Veillée d’amour, 1939).

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C’est grâce à l’édition des coffrets de Douglas Sirk par Carlotta que nous pouvons voir et revoir dans les bonus, les films si rares de Stahl, un glacis noir & blanc, dont Sirk a fait des remakes en couleurs flamboyantes. En ce qui concerne Magnificient Obsession, aucun doute, les deux films sont des chefs-d’œuvre, même si Rock Hudson est meilleur que Robert Taylor, moins convaincant, et que Jane Wyman nous tire davantage de larmes qu’Irene Dunne, qui assume ses souffrances avec cette dignité qui n’appartient qu’à elle, et parfois le sourire à peine esquissé qui est une des marques de son jeu.

Quant au second Stahl, refait par Sirk, aucun problème, le remake Interlude paraît bien pâle, malgré ses couleurs, auprès du beau noir & blanc original. Certes, June Allyson et Rossano Brazzi sont de médiocres acteurs dans ce film, face à Irene Dunne et Charles Boyer qui n’ont jamais été aussi parfaits. Elle n’est qu’une serveuse dans un grand restaurant populaire, mais elle domine les autres employées, dirige une grève, obtient l’acceptation des revendications auprès des patrons, succombe au charme de Charles Boyer, riche pianiste de talent. Son élégance naturelle, sa distinction font d’elle une grande dame ; mais Boyer est marié avec une femme devenue presque folle après la mort de leur enfant et il ne peut l’abandonner. La scène finale de séparation dans un restaurant est d’une sobriété exemplaire, Irene Dunne, si digne, en retenant ses larmes fait couler les nôtres. La même année on retrouve le couple dans Love Affair (Elle et lui) de Leo McCarey.

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Les films de Leo McCarey

Deux ans avant Love Affair, Irene Dune avait déjà tourné pour McCarey dans cette fameuse comédie du remariage, The Awful Truth, si négligée la première fois que nous l’avions vue.
Pourtant, quel magnifique film dans lequel le cinéaste nous fait souvenir à chaque instant qu’il a dirigé les plus grands courts métrages de Laurel et Hardy : splendides scènes de pur burlesque. Et voilà une autre Irene Dunne, toujours elle-même mais se lançant avec fougue dans cette screwball comedy où elle virevolte autour d’un Cary Grant un peu figé. Il faut la voir se faisant passer pour sa sœur devant toute la grande bourgeoise famille réunie de la future femme de son mari, riante, malicieuse, chantant et dansant, jupe retroussée, une chanson de cabaret, sans être jamais vulgaire.

Love Affair (Elle et lui, 1939), grand film aussi, nous fera retrouver la Irene Dunne des films de Stahl, la grande dame, digne et amoureuse. On n’insistera pas sur ce film si connu sinon que, curieusement, ce n’est pas un Douglas Sirk qui en fera un remake flamboyant mais McCarey lui-même dans An Affair to Remember, beau et grand film - mais pourquoi préfère-t-on toujours le film original ?
Bien sûr, Deborah Kerr est merveilleuse, mais elle ne fait pas oublier la simple Irene Dunne, Charles Boyer est mieux que Cary Grant, et si la fameuse scène des retrouvailles, quand l’héroïne dissimule sa fracture, nous fait tirer plus de larmes dans la seconde version, il n’en demeure pas moins que celle de la première nous parait être plus proche de ce que nous aimons chez le cinéaste.

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Les films de George Stevens

Irene Dunne n’a recontré Stevens que deux fois, la première en 1941 pour Penny Serenade (La Chanson du passé), où elle retrouve Cary Grant, égale à elle-même dans ce petit mélodrame.
Mais en 1948, peu avant de mettre fin à sa carrière, elle retrouve le cinéaste pour son dernier grand rôle dans I Remember Mama, film méconnu, mais un bon Stevens, dans la lignée de Alice Adams.
L’actrice a 50 ans. Elle incarne une mère de famille, venue avec son mari de Norvège pour vivre à San Francisco, dans un milieu de prolétaires. Ils ont quatre enfants, dont Kattrin (Barbara Bel Geddes) qui raconte l’histoire. Vêtue comme doit l’être la femme d’un ouvrier, un peu matrone, la chevelure ornée d’une tresse, Irene va être le centre actif du foyer, l’âme de cette famille, comme elle a été autrefois l’âme d’un ghetto. Tous les samedis soirs, son mari, sobre et digne, mais peu causant, ramène sa paye et c’est elle qui en fait la répartition, n’oubliant ni le loyer, ni les commerçants ni les petits besoins des enfants, et à la fin, chaque fois elle dit : "Bon, on n’aura pas besoin d’aller à la banque". À la fin, on apprend que les parents n’ont jamais eu de compte en banque et nos yeux se mouillent. On l’entend chanter pour endormir sa fille malade à l’hôpital. Cela lui est arrivé parfois dans plusieurs films, mais jamais de façon incongrue comme certains chanteurs et chanteuses hollywoodiens (le pire étant Dean Martin) qui se mettent à fredonner toutes les dix minutes.
Toujours digne, toujours une lady, comme le dit un fleuriste au cours de l’action.

I remember Irene.

Jean-Louis Touchant
Jeune Cinéma n° 377, décembre 2016

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