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Noguez, Dominique II (livre)
Cinéma & (2010)
publié le jeudi 15 juillet 2010

par Alain Virmaux
Jeune Cinéma n°331-332, été 2010

Dominique Noguez, Cinéma &, Éditions Paris Expérimental, coll. Sine qua non, 2010, 216 p.


Il y a plusieurs Dominique Noguez.
Il y en a même tellement qu’on s’y perd.

À parcourir ici les trois pages serrées des œuvres "du même auteur", on s’ébahit d’y découvrir plusieurs facettes inattendues : traducteur des Épigrammes de Martial, auteur de La Véritable Histoire du football, publié chez Gallimard en 2006 (avant ou après le "coup de boule " de Zidane ?), réalisateur de trois courts métrages dans les années 70., etc.
Oui, mais surtout écrivain, bien sûr, avec une cinquantaine de titres pour le moment. (1). Devant cette foule de Dominique Noguez à perte de vue, et par obligation de simplifier, on s’en tenait à ses deux visages les plus marquants à nos yeux : le chroniqueur inlassable (le quasi découvreur) du cinéma expérimental, et l’essayiste brillant et facétieux (Lénine Dada, Le Grantécrivain, etc.).

Qu’allait-il imaginer, cette fois, pour nous surprendre ?

Le principe de ce nouveau volume n’a pourtant rien de révolutionnaire. Réunir en recueil une série de textes naguère publiés en revues ou en ouvrages collectifs, et devenus plus ou moins inaccessibles, beaucoup d’écrivains l’ont fait, Colette entre cent autres.
Si on choisit de s’adonner à cette pratique assez répandue, comment innover ?

Parti retenu ici par le rassembleur : le recours à une ingénieuse trouvaille, l’"esperluette", qui appartient au vocabulaire de la typographie.
C’est un signe, couramment utilisé outre-Manche, qui est l’équivalent de notre conjonction de coordination "et".
L’équivalent ? Pas seulement, nous assure-t-on.
Le recours à "&" dote le discours d’une certaine élégance formelle qui lui faisait jusqu’alors défaut, mais surtout il conférerait au premier terme de la coordination - c’est Noguez qui s’en porte garant avec brio - une priorité absolue, "comme un astre l’emporte sur ses satellites". Admettons.

Encore faut-il postuler que le cinéma est "par nature central et satellisant".
Et que, par conséquent, les données ou disciplines mises en regard du cinéma – philosophie, musique, peinture, photographie…- doivent être ici reléguées au rang de simples satellites de l’art premier.
Soit encore.
Le lecteur a bien un peu le sentiment d’être roulé dans la farine, mais il s’en amuse fort, en applaudissant à la virtuosité de l’artiste. S’enchaînent donc, plus ou moins logiquement, douze textes écrits ou prononcés entre 1981 et 2000.

Faut-il écrire de l’ensemble ce qu’on écrit presque automatiquement d’un film à sketches ou d’un recueil de nouvelles, et le dire inégal ?
Ce verdict expéditif serait un peu trop facile, mais pas si infidèle. Avouons que l’avant-dernier chapitre - "Cinéma & Comique" - laisse un peu le lecteur sur sa faim en ne lui offrant que quelques pages solides et bien venues sur Charlot, mais qui ne renouvellent pas profondément l’approche, comme on s’y serait attendu.

En revanche, le chapitre 8 - "Cinéma & Baisers" -, sous-titré "Vingt et quelques baisers de cinéma" - est un petit enchantement. À qui hésiterait à entrer dans l’ouvrage, on suggère de commencer par ce chapitre-là. Gageons qu’il sera conquis.

Au bout du compte, c’est le tout dernier chapitre qui nous a laissé l’impression la plus forte : "Cinéma &… Rien". Texte de 1989, accompagné d’un sous-titre explicite : "Un cas-limite : le cinéma sans images".
Face à cet énoncé, on s’attendait que soient citées et commentées les expériences lettristes de 1952, Tambours du jugement premier de François Dufrêne et Hurlements en faveur de Sade de Guy-Ernest Debord (encore lettriste à l’époque).

Mais Noguez ne s’en tient pas là. Il fait état d’un autre film sans images, conçu en 1929-1930 par Walther Ruttmann - Wochenende (Fin de semaine) - et retrouvé à la Cinémathèque française grâce à l’obstination d’un chercheur, Nicolas Villodre, sous la forme d’un rouleau de bande magnétique. L’analyse qu’en propose Noguez, très dense, est passionnante de bout en bout. Ajoutons-y brièvement un angle d’approche complémentaire.

L’expression "Film sans images" a été quelques temps porteuse d’un contenu clairement ciblé. C’est le titre qu’avait choisi Blaise Cendrars pour un recueil d’œuvres radiophoniques qu’il publia en 1959 chez Denoël.

Retour en arrière : dans les années 30, parallèlement à la profusion de films "sonores et parlants", la radio avait pris son essor et rencontrait un engouement de plus en plus sensible. Le mouvement d’enthousiasme et le lyrisme prophétique qui avaient accompagné le cinéma muet s’étaient reportés partiellement sur l’espoir d’un art radiophonique.
On tenta de l’introniser comme le "8è Art", et on forgea à cette fin - comme on l’avait fait dans les années 20 pour le cinéma - toute une série de vocables nouveaux : "radiodrame", ’"audiodrame", art "cinéphonique"…
L’espoir était de voir naître des œuvres spécifiquement radiophoniques, qui pourraient être publiées. Espoir largement déçu, du moins en France. Car, à l’étranger, les publications d’"audiodrames" se multiplièrent, surtout en Allemagne : nombreuses collections de "Hörspiel".
En France, au contraire, on ne publia ce type de textes que s’ils étaient signés d’auteurs de renom : Cendrars, justement, et plus tard (années 60), Nathalie Sarraute ; ses pièces Le Silence et Le Mensonge furent créées comme œuvres radiophoniques avant de s’incarner sur scène et d’être publiées. Dans l’interview de Ruttmann que mentionne Noguez (Pour Vous, 27-7-1930), le "Hörspiel" dont il est question renvoie certes à l’esprit du cinéma, mais aussi sûrement à la perspective d’un langage radiophonique propre, dans la ferveur qui accompagnait alors son implantation.

Cette modeste suggestion donne l’idée de la luxuriance d’ouvertures qu’offre, à jet quasi continu, le recueil Cinéma &.
Peu à peu, on oublie l’esperluette-prétexte pour apprécier le détail de développements où l’inventivité du commentateur ne fait jamais obstacle à la rigueur de l’historien. Profitons-en pour rappeler que son Éloge du cinéma expérimental vient de connaître sa 3e édition, chez le même éditeur.

Alain Virmaux
Jeune Cinéma n°331-332, été 2010.

1. Un de ses premiers romans, Les Derniers Jours du monde (R. Laffont, 1991) a été porté à l’écran en 2009 par les frères Larrieu, avec Catherine Frot et Mathieu Amalric. Signalons qu’en a été tirée récemment une version DVD (Wild Side).

Dominique Noguez, Cinéma &, Éditions Paris Expérimental, coll. Sine qua non, 2010, 216 p.



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